1 octobre 2026 | Eaux souterraines : c’est tout un art !

Ecrit par Laurent Garcia le 1 octobre 2026

Eaux souterraines : c’est tout un art !

A l’initiative de la Chaire GeEAUde de l’Université d’Avignon, la science s’allie à l’art afin de faire percevoir les mystères des eaux souterraines au grand public. Un dialogue recherche-création inédit auquel a été convié 5 artistes à la Villa créative où ils exposeront leurs travaux du mardi 6 au jeudi 8 octobre prochains à destination du grand public et des étudiants.

La Chaire GeEAUde, structure unique en France de l’université d’Avignon dédiée à l’étude des eaux souterraines, vient d’initier un nouveau dispositif de recherche-création à la croisée des sciences, de l’art et des territoires. Pour cela, elle accueille depuis début septembre plusieurs artistes dans le cadre de l’exposition ‘Eaux souterraines : l’invisible en partage’ qui débutera la semaine prochaine à destination du grand public et des étudiants.

« Nous travaillons sur quelque chose qu’on ne peut voir avant qu’il n’arrive dans notre verre ou qu’il sorte d’une source. Mais c’est terminé parce qu’à ce moment-là on la consomme déjà », regrette Konstantinos Chalikakis, coordinateur de la chaire partenariale GeEAUde à l’Université d’Avignon. A l’image de ce que nous avons pu voir dans d’autre projet européen, nous avons donc imaginé de proposer d’autres visions sur des objets scientifiques. Le but étant d’amener des artistes à travailler sur un sujet dont personne ne parle mais qui est pourtant essentiel, tout particulièrement en Vaucluse où les eaux souterraines représentent 96% de l’eau potable du département. »

Les artistes en résidences avec les partenaires de GeEAUde, de l’université d’Avignon et de la villa Créative. Crédit : DR/Université

Comment montrer l’invisible ?
Comment alors rendre visible cette eau imperceptible ? C’est ce défi qu’un collectif de cinq artistes a relevé dans le cadre de quatre projets artistiques autour de ces eaux souterraines. Depuis le début du mois de septembre, Clémence Vazard, Elven Sicard, Fanny Papot ainsi que Maëlle Banton et Joan Cellier sont donc allés sur le terrain à la découverte des réserves aquifères de Vaucluse, dont celle de Fontaine-de-Vaucluse classée depuis 2024 parmi les 200 sites mondiaux géologiques d’exception. Sur place, ils y ont notamment rencontré les équipes de scientifiques de GeEAUde, celle du laboratoire d’hydrologie de l’Université d’Avignon, le Laboratoire souterrain à bas bruit de Rustrel (LSBB) à Rustrel afin de ‘s’imbiber’ de cette atmosphère, toucher les roches, découvrir l’humidité… Bref, alimenter leur processus de recherche-création afin que leurs pratiques artistiques permettent d’ouvrir différents modes d’accès aux connaissances scientifiques grâce à l’expérimentation d’autres manières de percevoir.

Quelle couleur a l’âge de l’eau ?
Durant ce temps d’immersion, les artistes, qui ont déjà travaillé sur l’eau mais pas forcément les eaux souterraines, ont eu cinq semaines pour élaborer leur projet qu’ils dévoileront la semaine prochaine.

Parmi eux, Clémence Vazard qui travaille depuis plusieurs années sur l’impact de l’eau sur le niveau de coloration des teintures végétales. L’artiste transdisciplinaire, qui intervient notamment en Camargue dans le cadre d’une résidence depuis 2 ans sur cet axe de recherche, développe un nuancier afin de montrer que la teinture est plus ou moins marquée selon l’origine des eaux utilisées. Jusqu’alors, elle s’est servie d’eaux de surfaces mais est très curieuse de découvrir l’influence des eaux souterraines.

Clémence Vazard en Camargue. crédit : DR/GeEAUde

« Quand on parle de teinture végétale, on s’intéresse surtout aux plantes et éventuellement aux fibres qu’on va utiliser, de la laine, de la soie, explique Clémence Vazard. Tout cela va évidemment modifier le résultat d’une couleur. Mais je me suis aussi aperçue dans le cadre de mes travaux dans différents endroits du monde, qu’en utilisant l’eau des rivières ou des lacs qui étaient à proximité cela influait également sur le résultat d’une couleur.
« En travaillant à partir des eaux souterraines, poursuit-elle, j’aimerais pouvoir montrer l’idée qu’avec la teinture végétale, on peut aussi dater l’âge de l’eau. En partant du principe que plus une eau passe de temps dans un milieu souterrain, plus elle est chargée des composants qu’il y a dans l’eau, des éléments dans la roche, ses minéraux, ses métaux etc. Puisque la teinture est réactive à tous ses composants, nous pourrions être en mesure de dater cette eau. »  

« Ce mouvement permanent que l’on ne perçoit pas. »

Fanny Papot, artiste plasticienne

Pour sa part, l’artiste plasticienne Fanny Papot, intervient tout particulièrement autour du phénomène géologique de Fontis.
« En 2023, j’ai fait une résidence qui m’a amenée à m’intéresser aux carrières souterraines. Notamment dans les carrières où il y a énormément d’arrivées d’eau. On y observe le phénomène de Fontis. C’est un vide dans une cavité qui va petit à petit entraîner l’effondrement de la voûte, qu’on appelle le ciel. Ce vide va ainsi remonter à la surface. Ce sont toutes ces interactions entre l’eau et la roche qui m’intéressent. Et dans le cadre de cette résidence, je passe du côté anthropique au côté naturel afin de voir comment l’eau, de la même façon, va créer sa circulation dans un territoire karstique lié au calcaire ou à un certain type de roche. J’essaye de faire comprendre tout ce cycle de la matière qui se crée, se dissout, qui est vivante, qui n’est pas forcément stable mais qui est en mouvement permanent et que l’on ne perçoit pas. »

Travail de Fanny Papot

Réalisatrice et géographe, Maëlle Banton, explore quant à elle les relations entre nos sociétés et l’eau.
« Quelles sont les perceptions que nous avons de l’eau ? Est-ce que nous avons conscience de l’eau que nous buvons et sait-on d’où elle provient, notamment dans le secteur de l’agriculture ? Quels sont les différents usages de l’eau ? Quels sont aussi les conflits que cela peut générer selon les territoires ? Et surtout, sait-on que l’eau est une ressource qui n’est malheureusement pas inépuisable ? C’est à ces interrogations que nous tentons de répondre, explique l’artiste dans le cadre du projet NAPESS (narrations partagées sur les eaux souterraines et les sécheresses) où elle collabore avec le danseur Joan Cellier.

Cette résidence va déboucher sur la réalisation d’un court-métrage de sensibilisation afin d’aborder les conséquences du changements climatiques, notamment dans les territoires qui vont voir leurs ressources en eau, notamment au potable, diminuer.

Travail de Maëlle Banton. Crédit : DR/GeEAUde

« L’objectif c’est d’aller à la rencontre des habitants, des gestionnaires, des élus, des différents usagers, comme des agriculteurs ou des industriels, de ces territoires et d’essayer de voir quelles sont leurs relations à l’eau, poursuit Maëlle Banton. Est-ce qu’ils ont conscience de ce qui se passe finalement sous leurs pieds ? L’enjeu, c’est vraiment de faire entendre la voix des différentes personnes qui expriment leurs témoignages, mais aussi avoir cette dimension poétique de la danse avec la mise en mouvement de cette eau. »

« Créer une espèce de partition sonore souterraine. »

Elven Sicard, documentariste et artiste sonore

Enfin, le documentariste et artiste sonore marseillais Elven Sicard, proposera ‘[S]eaunologie’. Ce dernier connaît déjà bien le Vaucluse puisqu’il a fait un documentaire sonore sur les mémoires spéléologiques du plateau d’Albion dans le cadre d’une résidence pour le compte du Parc naturel régional du Ventoux.
« J’arrive dans ce projet-là avec une proposition de documentaire sonore où je dévie de ma pratique habituelle, explique-t-il. Je travaille plutôt à partir de la parole mais là je vais davantage explorer la matière sonore. L’idée, c’est de choisir des systèmes d’eau et de les sonifier. »

Cette ‘mise en musique’ concernera les trajets de l’eau souterraine avec de la prise de son in situ quand cela sera possible. Pour les parties inaccessibles le principe est de sonifier les données scientifiques, les données de débit, les données de chimie de l’eau ainsi que les interactions entre l’eau et la roche souterraine.
« Tous ces éléments-là vont me permettre de créer du son, en tout cas d’automatiser des synthétiseurs, d’automatiser des traitements du signal et de créer une espèce de partition sonore souterraine qui raconterait ces trajets de l’eau souterrain. »

A la découverte du son mais aussi du goût des eaux mystérieuses de Vaucluse
Trois zones aquifère de Vaucluse seront ainsi sonorisées :  le système karstique de Fontaine-de-Vaucluse, la plaine alluvionnaire de la Durance et l’immense réserve d’eau souterraine de l’aquifère profond du Miocene.
« Chacune de ces eaux seront à l’écoute pendant la restitution et seront proposées à la dégustation, précise Elven Sicard. L’idée, c’est d’essayer d’entrevoir une perception sensible du savoir scientifique sur ces eaux à travers cette triangulation entre le goût, le savoir scientifique et la perception sonore. »

Ouvrir les yeux de grand public
« Il s’agit d’essayer d’expliquer simplement des choses complexes, résume Konstantinos Chalikakis. J’espère que ces résidences permettront d’exprimer, d’une autre façon ou d’une autre, des choses que nous, scientifiques, avons parfois du mal à clarifier lors d’une conférence ou d’une présentation. Peut-être que les artistes y arriveront mieux, car une que les artistes commencent à ouvrir le regard sur quelque chose, le grand public le voit aussi ensuite. »

« Nous sommes parfois limité dans notre discours en restant coincé dans notre domaine, complète Iliana Fylla, accompagnatrice artistique de l’événement et docteure en histoire de l’art. Ces résidences, c’est aussi l’occasion de nourrir le discours scientifique avec des regards croisés qui viennent d’autres disciplines comme par exemple les disciplines artistiques. »
En attendant, ceux qui veulent découvrir que l’eau ne coule pas seulement que sous les ponts d’Avignon pourront écrire leur histoire d’eau (souterraine) à la Villa Créative. Quant à la chaire GeEAUde, elle espère que cette initiative sera reconduite l’an prochain et que, pourquoi pas, cette exposition devienne itinérante. Déjà en tout cas, le court-métrage Maëlle Banton devrait être rediffusé dans le cadre d’un colloque scientifique des hydrogéologues qui se tiendra en novembre prochain à Salon-de-Provence.

Laurent Garcia

Exposition ‘Eaux souterraines : l’invisible en partage’. 16h30 à 19h30. Entrée libre. Du mardi 6 au jeudi 8 octobre. Villa Créative. 33 bis, rue Pasteur. Avignon

https://www.echodumardi.com/culture-loisirs/eaux-souterraines-cest-tout-un-art/   1/1