Le festival d’Avignon durera t-il encore 80 ans ? Une certitude, son 81e anniversaire fêté en 2027 sera assurément grandiose !
Pourquoi avoir attendu près d’un mois avant de faire cet article ? Parce que clôturer ce festival inoubliable ne peut se contenter d’être formel et se résoudre à faire un quelconque bilan chiffré à la date du 25 juillet ou plutôt du 26 puisqu’il s’est terminé à « l’aube des questions. »
Il fallait le savourer, le digérer, ressentir les manques à venir, les émotions oubliées, se remémorer les déceptions parfois, les moments de grâce qui persistent. Dans tous les cas pouvoir dire sereinement qu’on attend déjà la 81e édition qui aura bien lieu, comme l’a annoncée malicieusement son directeur Tiago Rodrigues…à Avignon et en juillet ! En effet, on a pu entendre ici et là beaucoup d’hypothèses farfelues suite aux problèmes liés à la canicule.
Un pré-bilan de cette édition
Un bilan ? On peut tout de même faire un pré-bilan en chiffres comme l’ont fait dès le 21 juillet dans la Cour du Cloître St-Louis Tiago Rodrigues assisté de Clémentine Aubry, directrice déléguée.
• 22 jours de Festival du 4 au 25 juillet 2026
• 47 spectacles et 2 expositions
• 1 spectacle gratuit en avant-première le 3 juillet pour les partenaires du territoire
• Fréquentation : 119 000 billets au 21 juillet
• 273 représentations payantes et 15 en entrée libre
• Et 200 rendez-vous (lectures, projections et 60 débats et rencontres tout public au Café des idées) pour près de 20 000 spectatrices et spectateurs
• 40 lieux de spectacles dont 21 extramuros
• 10 000 Première fois (billets vendus) dont 32% bénéficiant aux groupes du champ éducatif et 24% pour le champ social. La moitié de la programmation est fléchée ‘Première fois’
• 54 jeunes artistes français et internationaux, en résidence in situ pendant 12 jours sous la direction artistique de Lia Rodrigues
Le festival durera t-il encore 80 ans ?
On ne peut que reprendre la réponse de son directeur : « ça dépend de vous, de nous tous, de notre capacité à nous mobiliser pour défendre le spectacle vivant.Le Festival d’Avignon, membre du Syndeac ( syndicat des entreprises artistiques et culturelles), est pleinement mobilisé pour demander un moratoire sur les baisses annoncées pour l’année 2026, et défendre la place de la culture à hauteur de 1% du budget de l’état en 2027. Organiser un festival comme Avignon constitue un immense défi : les paramètres à prendre en compte sont si nombreux que perdre l’esprit d’aventure serait la dernière chose à faire. » Et de rajouter que l’enjeu n’est pas budgétaire mais politique et « de demander un pacte républicain qui mette la culture et la création au cœur de la démocratie, de la citoyenneté. Notre projet de l’exception culturelle est un phare, un modèle pour de nombreux pays, alors qu’il se doit d’évoluer, oui ! mais pas d’être remis en cause. »
Dès la première semaine, les lieux emblématiques et incontournables du festival – Cour d’Honneur, Carrière de Boulbon,la FabricA et l’Autre Scène – nous ont déjà donné à voir la tonalité de ce festival que l’on ne demandera qu’à suivre jusqu’au bout
Avignon – on ne dit même plus le Festival d’Avignon –, c’est comme aime à le répéter Tiago Rodrigues débattre sans se battre. C’est sortir de cinq heures de Maldoror dans la Cour d’Honneur de Julien Gosselin déconcerté, voire dérangé par ce spectacle magistral et fascinant au point de regarder sa rediffusion quelques jours après sur Arte. C’est découvrir au hasard d’un Vive le sujet dans les Jardins de la Vierge, la poétesse et écrivaine catalane Laura Vasquez, envie là aussi d’aller plus loin en découvrant ses ouvrages, être encore séduite quand elle transforme l’essai de nouveau à « l’aube des questions. »
C’est se dire avec ‘L’Hors présence’ de Tiphaine Raffier, que le Festival peut finir là, dès la première semaine avec cette satisfaction d’avoir vu LE spectacle indispensable qui touche l’intime et l’actualité, qui fusionne la mort et la vie et nous bouleverse dans sa force et sa justesse… Mais s’enchaîne ‘Silence’ avec l’étonnante musicienne Lucie Antunes qui mène et malmène les sept danseurs et danseuses de la chorégraphe Mathilde Monnier dans un Boulbon électrisé. Avec ‘Salma mon amour’ d’Ahmed El Attar nous retrouvons les intérieurs d ‘un riche salon égyptien – sur le beau plateau de l’Autre scène de Vedène – la décomposition d’une famille et surtout la prise de conscience courageuse de Salma suite à la déflagration du 7 octobre 2023.
Vous avez dit consensus, dissensus ?
Valérie Dreville seule en scène dans ‘Thésée sa vie nouvelle’ de Guy Cassiers adapté du récit de Camille de Tolédo a été un grand moment de théâtre et de mise en scène. Du théâtre comme on l’aime, écologique, engagé, participatif, incarné par de formidables comédiens et comédiennes a suivi avec ‘Un Procès’ de Christiane Jatahy.
Langue invitée après l’arabe en 2025, le coréen a permis de cerner essentiellement un pays ,la Corée du Sud et ses traumatismes. La programmation variée, la présence des artistes coréens tout au long du festival, les films projetés au Cinéma Utopia nous ont mieux fait appréhender ce pays dont on connaît plutôt en France sa culture populaire à travers les K-pop ou K-dramas. Où ailleurs qu’au Festival d’Avignon aurions nous pu faire l’expérience du pansori et découvrir la prodigieuse Lee Jaram dans ‘Neige,neige, neige’ ?
L’expérience de rester 10h d’affilée avec la performeuse brésilienne Carolina Bianchi et son collectif Y Cara de Cavalo n’était pas gagnée et pourtant ce discours radical, sans concession nous suit encore et réussit même à nous faire sourire – ah l’interview de la seconde partie ! – malgré des scènes insoutenables. Ce choix de spectacle illustre complètement « la liberté de création à grande échelle qui est donnée à certains artistes pour élargir le champ des possibles pour tous » comme aime à le rappeler le directeur du festival. Il y a eu aussi des respirations circassiennes bienvenues avec le retour de l’inquiétant Johann Le Guilherm et le ‘Pas du monde’ mémorable du Collectif XY, des moments de profonde humanité avec les frères Gremaud, du Molière déjanté avec le collectif flamand tgStan, une belle leçon de géo-politique, enquête méticuleuse et efficace menée nonchalamment par Salim Djaferi dans ‘Bâtir’.
Il y aura eu aussi des doutes et des déconvenues
« Faire le festival » c’est aussi accepter non sans douleur de ne pas vibrer à la lecture d’Oiseau (sur 2 soirées, la deuxième était apparemment plus réussie), d’être un brin colère face à une lecture désincarnée d’Isabelle Huppert malgré la force évocatrice du texte ‘Impossibles adieux’ de Han Kang et de son apparition solaire.
C’est être très dérangé, étouffé par ‘Bunker’ de Marion Siéfert et Matthieu Bareyre, trop long, non distancié. Alors que Benjamin Clementine nous fascinait par ses mélodies tristes et mélancoliques, nous charmait par sa voix singulière , un malaise cependant à l’arrivée sur la scène de la Cour d’Honneur de 8 musiciennes de l’ONAP (Orchestre National Avignon-Provence) toutes de blanc vêtues, qui se sont agenouillées à ses pieds en cercle, telles des nymphettes. Pourquoi ce renfort ? A lui seul il avait pourtant réussi à imposer un silence et une écoute rarement atteinte dans la Cour et à nous faire fredonner à l’unisson que tout irait mieux.
Un scoop sous les platanes de Noël
Pour conclure, Tiago Rodrigues a donc annoncé qu’il y aura bien un festival en juillet 2027 et que la programmation sera dévoilée en avril… comme d’habitude. Une manière de montrer qu’il ne laisse pas dicter le calendrier par des échéances politiques ou budgétaires. La promesse a été faite solennellement, avec humour, qu’il y aurait des cadeaux comme à la Noël, sous les platanes du Cloître St Louis. « Le festival sera énorme, ce sera une grande fête démocratique, preuve de vie du service public de la culture et du spectacle vivant public. » Il veut croire à la beauté du doute, de l’incertitude et c’est bien face à l’incertitude qu’il croit à la nécessité – et il en a la conviction – de se retrouver en juillet 2027.


