12 septembre 2026 | Musée Angladon, à Avignon, les tableaux sortent de leurs cadres et ambiancent la maison

Ecrit par Mireille Hurlin le 12 septembre 2026

Musée Angladon, à Avignon, les tableaux sortent de leurs cadres et ambiancent la maison

Jusqu’au 31 décembre 2026, le musée Angladon invite le public à découvrir les œuvres autrement. Avec ‘Au-delà du regard, une traversée olfactive’, l’artiste avignonnaise Nathalie Saint-Oyant et la parfumeur Meabh McCurtin composent un parcours où étoffes, textures et fragrances invitent à entrer dans les tableaux de la collection Jacques Doucet. Une œuvre innovante et inspirante réalisée par l’artiste avignonnaise Nathalie Saint-Oyant à l’invitation d’Alexandra Siffredi, médiatrice au musée Angladon – Collection Jacques Doucet, qui avait remarqué son travail lors du dernier Parcours de l’art.

Au musée Angladon, en plus d’être contemplées, les oeuvres se respirent. Pour chaque peinture ou sculpture retenue, Nathalie Saint-Oyant a isolé un détail textile : une nappe, un vêtement, un voile, une étoffe. Elle l’a ensuite matérialisée hors du tableau, en choisissant une matière, une couleur, une texture. À cette présence visuelle s’ajoute une ambiance olfactive créée avec Meabh McCurtin, parfumeuse chez IFF (International flavors and fragances). L’exposition réunit ainsi 14 œuvres -13 peintures et 1 sculpture – sélectionnées par l’artiste. Un choix nécessairement subjectif, par Nathalie Saint-Oyant : «J’ai dû faire une sélection à regret, parce que je ne pouvais pas présenter toutes les œuvres de cette manière-là.»

Nathalie Saint Oyant devant le portrait de Marie-Madeleine Copyright Mireille Hurlin

Une invitation à entrer dans le tableau
Le visiteur devra s’approcher de la mise en scène, se courber pour en sentir les fragances, et s’ouvrir à l’invitation à entrer dans le tableau. Ce déplacement rompt avec la distance habituelle du musée et transforme le regard en expérience physique, presque intime. «De manière générale, on n’approche pas une œuvre, puisqu’il y a une distance naturelle qui se fait entre l’œuvre et le visiteur», observe Nathalie Saint-Oyant. En sortant un tissu du tableau pour le présenter devant lui, l’artiste propose au public de franchir cette distance : «Comme ce tissu incarne l’œuvre en face de soi, cela permet de rentrer dans une forme d’intimité, de rapport intime avec l’œuvre.»

Un parcours d’artiste
La démarche fait partie du parcours de l’artiste, dont le travail associe collage, vidéo, écriture, matière et odeur. Ancienne designer textile, Nathalie Saint-Oyant entretient une relation particulière avec les motifs et les tissus. Le choix de l’étoffe lui est également apparu comme un lien évident avec Jacques Doucet, couturier de la Belle Époque devenu collectionneur. «Je cherchais comment introduire la dimension olfactive dans le musée sans déranger les œuvres, explique-t-elle. J’ai remarqué que, dans de nombreuses œuvres du musée, des étoffes étaient présentes. Je me suis dit que cela pouvait être un très beau fil conducteur.»

Les doublures de Paulette Copyright Mireille Hurlin

Le projet ne cherche pas à reconstituer les odeurs d’une époque
Les compositions ne sont pas des restitutions historiques, mais des interprétations sensibles. Pour chaque œuvre, l’artiste a d’abord élaboré une planche d’ambiance, réunissant couleurs, mots-clés, matières et références historiques. Elle a ensuite partagé ses intuitions avec Meabh McCurtin, qui les a traduites en matières olfactives. «Je lui ai proposé ma vision des œuvres, et elle a transcrit cette vision et nos échanges en molécules olfactives», relate Nathalie Saint-Oyant. Le résultat tient davantage de la proposition que du parfum au sens traditionnel du terme : «Avec Meabh, nous nous sommes dit que nous ne proposions pas des parfums, mais vraiment des ambiances.»

Quand Cézanne évoque une cuisine ancienne
Dans Nature morte au pot de grès de Cézanne, le tissu devient une nappe de coton et de lin lavé. La fragrance mêle pomme acidulée, poire mûre, cognac, cire et notes fermentées. Une odeur de table ancienne, de fruits posés sur le bois, de cuisine familiale. L’image semble alors sortir de son cadre. Elle gagne une profondeur domestique, presque tactile. Ailleurs, le Paysage de bord de mer de Lacroix de Marseille s’incarne dans le bois et la toile de coton. Algues, mousse de chêne, cèdre et accord minéral composent une atmosphère d’embruns, de pontons mouillés et de navire battu par le vent. Nathalie Saint-Oyant a souhaité prolonger cette sensation de paysage marin par un petit modèle de bateau, comme s’il venait de sortir du tableau. «Je trouvais que c’était dommage de ne pas évoquer l’ambiance océanique, explique-t-elle. Ce petit bateau pourrait presque sembler sortir de son paysage.» La Blouse rose de Modigliani se traduit par une douceur poudrée, entre rose Centifolia, tubéreuse, osmanthus, santal et musc. Le Portrait de jeune fille de Lawrence convoque le romarin, le pois de senteur, le muguet et l’ambrette : un jardin anglais au matin, traversé par la fraîcheur fragile d’un premier émo

La nature morte de Cézanne Copyright Mireille Hurlin

Étoffes, parfums et mémoire
Les compositions olfactives forment une véritable galerie parallèle. Le tutu et le chausson des Deux danseuses de Degas suggèrent la fleur d’oranger, le néroli, la cire d’abeille, le daim et le bois de cèdre. Le parfum évoque à la fois la peau échauffée, les chaussons et le parquet ciré d’un studio de danse. Le portrait de Jacques Doucet, couturier et collectionneur à l’origine de l’identité du musée, prend des accents de bergamote, de lavande, de géranium, d’iris, de vétiver et de santal. Une élégance sèche et raffinée, teintée de nostalgie Belle Époque. Avec le portrait de Marie Stuart, l’organdi et le bouton de nacre accompagnent une composition plus sombre : feuille de violette, iris, safran, cuir et castoréum. «Je voulais conserver la violette, mais en lui ajoutant quelque chose de plus noir, de plus austère et de plus tourmenté», explique Nathalie Saint-Oyant. La fragrance suggère une reine derrière ses dentelles, entre majesté, contrainte et secret.

Le portrait de Marie-Madeleine
Le portrait de Marie-Madeleine a également retenu l’attention de l’artiste pour les motifs de la robe et de la tunique. Nathalie Saint-Oyant en a recomposé l’étoffe à partir d’un détail du tableau : «J’ai repris un extrait du motif, puis je l’ai répété. C’est une technique de dessin textile qui permet de faire un motif répétitif à l’infini.» Même les figures masculines sont racontées par leurs matières. Le portrait de Guillaume du Tillot, en satin de coton, velours et dentelle, s’enveloppe de jasmin, de tubéreuse, d’iris, de vanille et de labdanum. Le Jeune homme aristocrate, lui, porte les traces d’une promenade à cheval : genévrier, sauge sclarée, cuir, lavande, fève tonka et styrax.

Copyright Mireille Hurlin

Le geste plutôt que la démonstration
L’exposition ne cherche pas à imposer une lecture mais une approche différente de la maison d’artistes des Angladon, ou chaque salle revisitée par Nathalie de Saint-Oyant ouvre sur un nouvel univers et un autre regard sur les œuvres. Une odeur peut réveiller un souvenir, déplacer une perception, faire surgir une scène que le tableau ne montre pas. «Chaque visiteur aura finalement sa propre interprétation de ma propre interprétation, qui était déjà une interprétation de l’œuvre», souligne Nathalie Saint-Oyant. L’odorat ajoute ainsi une nouvelle strate à l’expérience de l’œuvre : «Chacun pose son regard, justement, et son nez surtout, sur les œuvres.» Cette dimension personnelle est au cœur du projet. «Nous avons chacun une mémoire olfactive propre, très intime. Nous avons chacun une manière de sentir les choses. L’odorat est très personnel.»

Un parcours olfactif pour accéder à un nouvel univers
Le parcours conserve également une part d’expérimentation. Les odeurs sont volatiles, se déplacent dans l’espace, se mélangent parfois et évoluent au fil des heures. Leur intensité doit être régulièrement ajustée par l’équipe du musée. «Comme c’est volatile, on ne peut pas tout maîtriser. L’odeur peut faire ce qu’elle veut, aller où elle veut et se transformer dans les lieux de chacun. Il faut accepter ces paramètres», reconnaît l’artiste. L’expérience repose donc sur un geste simple : s’approcher. «Il ne faut pas hésiter à mettre le nez devant», lance Nathalie Saint-Oyant. Certaines installations se perçoivent dans la salle, d’autres demandent une proximité plus grande. Ce mouvement presque cérémoniel, parfois comparable à une prière, modifie la relation habituelle au musée.

Les visiteurs pourront retrouver toutes les fragrances réunies au rez-de-chaussée Copyright Mireille Hurlin

Une année de recherche et d’allers-retours
Le projet a demandé près d’une année de préparation. Nathalie Saint-Oyant a passé de longs moments au musée, à observer les œuvres, à les regarder «dans tous les sens» et à les imaginer. «J’étais presque obsédée par les 14 oeuvres. Je les ai vraiment regardées dans tous les sens, mais surtout, je les ai imaginées», raconte-t-elle. À cette recherche se sont ajoutés les essais de matières, les collages, les écritures et les nombreuses discussions avec l’équipe du musée. Les installations n’ont été mises en place que quelques jours avant l’ouverture, si bien que l’artiste les a découvertes presque en même temps que les premiers visiteurs. «Pour moi, c’est très émouvant, parce que c’est ce que j’avais dans la tête depuis des mois. Et tout d’un coup, cela devient réel.»

Paulette, muse d’une collection imaginair
L’expérience se prolongera dans la salle de saison avec une installation de matières textiles que les visiteurs pourront toucher. Après l’odorat, le toucher prendra le relais. Soie sauvage, satin, cuir, gaze et autres étoffes invitent à une découverte libre et sensorielle. «Ce n’est pas une présentation exhaustive ni historique. Je voulais simplement évoquer le textile et proposer des touchers très différents», précise l’artiste. Cette salle accueille également Les doublures de Paulette, une série de silhouettes imaginées par Nathalie Saint-Oyant à partir du visage de Paulette Martin, donatrice du musée et figure essentielle de son histoire. Extraite d’un portrait peint par son mari Jean Angladon-Dubrujeaud, son image devient le fil conducteur d’une collection de prêt-à-porter fantasque.

Meabh McCurtin (Prononcer Mave) et Nathalie Saint-Oyant Copyright Alexandra Delamine

Une femme qui raconte une autre femme
«Son visage m’a littéralement fascinée. Je me suis complètement laissée porter par mon imaginaire et je me suis dit que ce serait amusant de proposer Paulette à toutes les sauces, dans plein de tenues.» Les silhouettes, volontairement drôles et extravagantes, transforment Paulette en égérie de mode imaginaire. Elles font écho à Jacques Doucet, mais aussi à l’histoire textile du couple. Paulette et Jean Angladon avaient notamment possédé un métier à tisser et collectionné des coupons, des dentelles anciennes, du lin et des fragments de vêtements. Un hommage discret à Jacques Doucet, couturier devenu collectionneur, mais aussi à Paulette Angladon, qui transforma des objets aimés en espace de partage. À Avignon, le musée Angladon propose au-delà d’un parcours augmenté, une traversée sensible, où la peinture se regarde, se touche et se respire. Enfin, de grands mécènes ont porté leur intérêt à ce merveilleux travail artistique : IFF (International flavors and fragances), Ressource peintures, Le Conservatoire du Grand Avignon et Emile Garcin propriétés.

Les infos pratiques
«Au-delà du regard-Une traversée olfactive». Une proposition artistique de Nathalie Saint Oyant avec la collaboration de Meabh McCurtin, nez, sur une initiative d’Alexandra Siffredi, médiatrice du musée Angladon. Jusqu’au 31 décembre 2026. Musée Angladon-Collection Jacques Doucet. 5, rue Laboureur, Avignon. Ouvert du mardi au dimanche, de 13h à 18h jusqu’au 30 septembre, puis du mardi au samedi, de 13h à 18h à partir du 1er octobre. Tarif plein : 12€. Tarif réduit : 8€. Jeunes de 15 à 25 ans et porteurs du Patch Culture : 3€. Gratuit pour les moins de 14 ans. Musée accessible aux personnes à mobilité réduite. Renseignements : 04 90 82 29 03 ; angladon.com
Mireille Hurlin

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