À Fondation Villa Datris, la Méditerranée ne se contemple plus, elle se traverse. Avec Méditerranée, odyssées contemporaines, la nouvelle exposition de la Villa Datris transforme l’ancien hôtel particulier de L’Isle-sur-la-Sorgue en archipel sensible où les artistes parlent d’exil, de mémoire, de transmission et de naufrage. Plus de 65 créateurs venus des rives méditerranéennes y dessinent une mer politique, poétique et charnelle. Une exposition libre d’accès, habitée de fantômes antiques et d’éclats très contemporains, à découvrir jusqu’au 1er novembre 2026.
Il faut franchir le portail de la Villa Datris comme on embarque sur un navire ancien. Dans les jardins de cette demeure du XIXe siècle devenue l’un des hauts lieux de la sculpture contemporaine en Provence, les œuvres semblent avoir été rejetées là par les vagues. Certaines pendent comme des filets de pêche oubliés. D’autres ressemblent à des reliques sauvées d’un naufrage. D’autres encore veillent, droites et silencieuses, comme des sentinelles de pierre regardant vers un Orient disparu.
À L’Isle-sur-la-Sorgue, la Méditerranée entre dans les murs
Depuis 2011, la fondation créée par Danièle Marcovici et Tristan Fourtine s’est imposée dans le paysage culturel du Vaucluse par une singularité rare : rendre la sculpture contemporaine accessible gratuitement au plus grand nombre. Plus de 1 000 artistes y ont déjà été exposés et plus de 620 000 visiteurs accueillis. Mais cette année, quelque chose change de nature. L’exposition n’est plus seulement un parcours esthétique. Elle devient une traversée intérieure.
Une mer qui porte autant qu’elle engloutit
La Méditerranée de Villa Datris n’a rien de la carte postale. Ici, la mer est frontière, matrice, tombeau, mémoire et blessure. Les commissaires d’exposition Danièle Marcovici et Stéphane Baumet ont choisi de construire un récit où les artistes interrogent ce que signifie « traverser ». Traverser une mer. Traverser une langue. Traverser une guerre. Traverser l’absence.
Alors les œuvres dialoguent comme des personnages de tragédie.
Les ballons noirs de Nermin Duraković évoquent des réfugiés invisibles. Les cartes fragmentées d’Elisabetta Benassi parlent des routes migratoires comme de cicatrices géographiques. Mona Hatoum suspend des objets du quotidien avec une inquiétante fragilité. Quant à Jean-Marie Appriou, il fait surgir un dauphin mythologique échappé des profondeurs, comme si Poséidon avait traversé les siècles pour venir respirer dans le Vaucluse.
Ulysse n’est jamais rentré
Le parcours est structuré comme une odyssée. Chaque salle porte le nom d’une étape humaine : Le Grand Départ, L’Errance, Les Grandes Traversées, L’Étranger, L’Impossible Retour. Et partout plane l’ombre d’Ulysse. Non pas le héros triomphant des livres scolaires, mais l’homme fatigué qui cherche encore où poser sa mémoire. Celui qui découvre que revenir chez soi ne signifie pas toujours retrouver sa place.
Les migrations, le déracinement, les langues perdues
Les artistes parlent ainsi de migrations contemporaines, de déracinement, de langues perdues, de cultures déplacées. Mais jamais de façon démonstrative. Tout passe par la matière : le textile, le bronze, la céramique, le verre, le bois brûlé, les tissus recousus comme des blessures anciennes. Certaines œuvres provoquent un silence physique. Devant les chapeaux alignés d’Anila Rubiku, le visiteur comprend soudain que l’étranger n’est peut-être qu’un miroir. Devant les fumées suspendues de Rafram Chaddad, l’exil prend la forme d’un souffle qui se dissipe.
Une exposition profondément méditerranéenne
La force de Villa Datris tient aussi à son ancrage territorial. Car cette Méditerranée contemporaine trouve un écrin naturel dans le Vaucluse. À L’Isle-sur-la-Sorgue, ville d’eaux, de galeries et de passages, l’exposition semble dialoguer avec les canaux, les pierres blondes et la lumière blanche si chère aux artistes.
Des artistes Méditerranéens
La Fondation accueille cette année des artistes venus du Liban, de Grèce, de Malte, de Suisse ,d’Italie, du Maroc, de Turquie, d’Espagne, de France ou encore des Balkans. Une géographie sensible qui rappelle que la Méditerranée fut longtemps un carrefour de civilisations avant de devenir une ligne de fracture géopolitique. Et pourtant, malgré les drames évoqués, l’exposition demeure lumineuse. Parce qu’elle parle aussi de transmission, de beauté persistante, de cultures mêlées. Elle raconte une mer qui résiste.
Le message : Le traitement différencié des demandeurs d’asile est notre responsabilité. Copyright MMH
Un lieu vivant plus qu’un musée
La Villa Datris refuse le silence intimidant des institutions figées. Tout au long de la saison, visites guidées, rencontres avec les artistes, ateliers et médiations viennent prolonger l’expérience. Des ateliers pour enfants et adolescents permettent même aux plus jeunes de créer à partir des œuvres exposées. Cette volonté d’ouverture fait partie de l’ADN du lieu. Entrée libre, médiation accessible, scénographie immersive : la Fondation poursuit cette idée rare selon laquelle l’art contemporain n’est pas réservé à quelques initiés. Et l’on ressort de cette odyssée avec une étrange sensation. Celle d’avoir entendu la Méditerranée parler à voix basse. Non pas la mer des vacances. La mer des hommes.
Danièle Marcovici, conversation avec la Méditerranée
À travers Méditerranée, odyssées contemporaines, présentée à Fondation Villa Datris, Danièle Marcovici défend une vision du monde, une mémoire familiale, ses inquiétudes démocratiques, la célébration des échanges méditerranéens, via une parole sensible et politique.
Tous des enfants d’immigrés
Chez Danièle Marcovici, les thèmes naissent du monde tel qu’il tremble. Après avoir consacré l’édition 2025 aux sculptrices engagées, au coeur de la montée des extrêmes en Europe, la présidente de la Fondation Villa Datris poursuit cette réflexion avec la Méditerranée. Non pas comme décor solaire, mais comme territoire traversé par les fractures contemporaines.«Nous sommes un peu tous des enfants d’immigrés», glisse-t-elle peut-être plus grave qu’il n’y parait derrière son sourire toujours bienveillant. Dans ses mots affleure une mémoire intime : celle de racines venues d’Europe de l’Est, de générations déplacées, d’histoires familiales que le temps n’efface jamais complètement. Cette mémoire personnelle irrigue toute l’exposition.
La Méditerranée, entre cimetière et promesse
Danièle Marcovici parle sans détour de cette mer devenue « un grand cimetière ». Les plus de 30 000 morts recensés sur les routes migratoires méditerranéennes hantent silencieusement le parcours artistique. Mais la fondatrice refuse le misérabilisme. L’exposition veut aussi raconter l’autre versant des migrations : ce qu’elles apportent aux sociétés, aux cultures, aux langues, à la musique, à la cuisine, aux imaginaires. «Les hommes, les femmes, les animaux migrent depuis toujours», rappelle-t-elle. Alors les œuvres exposées parlent autant de déracinement que de transmission. D’exil forcé, parfois, mais aussi d’espérance. Celle d’être accueilli. Celle de recommencer ailleurs. Celle de traverser sans sombrer.
Un humanisme revendiqué
La parole de Danièle Marcovici surprend toujours par sa franchise et son franc-parler, elle qui initie, pour toute chose, le dialogue, le partage, le rassemblement. Son engagement dépasse d’ailleurs les murs de la Villa Datris. La fondatrice soutient plusieurs associations liées aux droits des femmes, à l’accueil des migrants ou encore aux initiatives de paix réunissant Israéliennes et Palestiniennes. Cette dimension humaniste se lit partout, car ici, le politique passe par la poésie des artistes. «On n’a pas voulu être seulement graves », insiste-t-elle. Et de fait, malgré les thèmes abordés : l’exil, les frontières, l’oubli, la lumière méditerranéenne demeure partout présente. Dans les matières, dans les couleurs, dans les récits de transmission.
dont les racines entrelacées figurent le lien du vivant entre la terre et l’homme.Copyright MMH
Les Infos pratiques
Méditerranée, odyssées contemporaines. Exposition d’art contemporain. 65 artistes. Jusqu’au 1er novembre. Entrée libre. De nombreuses activités sont proposées sur réservations auprès de mediation@fondationvilladatris.com ; Visites scolaires f.vouland@fondationvilladatris.com ; Visites guidées en mai, juin, septembre, octobre les samedis à 16h, les dimanches à 11h. En juillet – Août du mercredi au samedi à 16h et les dimanches à 11h. Visites pédagogiques dès 6 ans en juillet août tous les vendredi à 11h. Visites scolaires dès la maternelle en Mai, juin, septembre, octobre les mercredis, jeudis et vendredis. Rencontres : La fondation invite les historiens et les critiques d’art ainsi que les artistes qui viennent présenter leurs oeuvres. Ateliers adultes et jeunes enfants, 12€ par personne ou enfant sur réservation ateliers@fondationvilladartris.com
Mireille Hurlin
