« Je me souviens, pour ma 1re Assemblée Générale, en 2013, on était vingt, aujourd’hui, vous êtes des centaines dans cette magnifique salle », confie le président sortant des Vignerons Indépendants de Vaucluse (VI 84) à la Boiserie à Mazan. Une entité de 350 adhérents représentant 400 vignobles, 11 000 hectares, une production moyenne de 450 000 hl, 30 millions de bouteilles et 47 appellations dans 82 communes sur les 151 que compte le département.
Pendant 14 ans, Thierry Vaute a constitué un binôme « fusionnel » avec son directeur, venu de la grande distribution qui a réussi — contre toute attente — à fédérer le monde syndical vigneron. D’ailleurs, Pierre Saysset l’a confirmé sur scène : « En tout, mis bout à bout nous avons tous les deux passé plus de 1 000 journées de réunions, commissions, échanges. Nous sommes passés de 264 millions de capsules à 400 millions. Ensemble, nous avons fédéré, développé de nouveaux services aux vignerons, nous les avons aidés à monter des dossiers techniques, à faire la promotion de leurs cuvées, organisé des salons pour les visibiliser, réduit les coûts grâce aux achats et assurances groupés, élargi le cercle de nos partenaires. Nous avons restreint le bureau pour limiter les charges. Bref, nous n’arrêtons pas de nous réinventer pour traverser au mieux la crise. »
Une nouvelle présidente
Après le vote, a été entérinée l’élection de Céline Barnier comme présidente de la fédération de Vaucluse. « Cette vigneronne de Sarrians, déjà administratrice nationale, sait gérer l’humain, elle connaît bien ce monde, son administration, elle est bien armée pour continuer en douceur », a ajouté le directeur des VI 84.
Émue, elle a alors pris la parole, entourée de ceux qui l’ont précédée à la présidence, notamment Paul Coulon et Thierry Montagne pour remercier ceux qui lui font confiance désormais. « C’est un honneur d’être votre présidente, mais surtout une responsabilité que je mesure pleinement. Pendant 14 ans, Thierry a œuvré avec constance et énergie au service des adhérents. Il me transmet une fédération solide et je souhaite y apporter ma personnalité et ma détermination. Nous devons faire face à une pression économique, à un marché en mutation, à des incertitudes à l’export. Notre force réside en nos leviers, créer plus de valeur ajoutée, renforcer nos liens avec les consommateurs à travers l’œnotourisme, les salons et foires aux vins et sécuriser nos débouchés. »
Plusieurs acteurs de la filière vini-viticole ont rendu hommage à Thierry Vaute. Damien Gilles, le président du Syndicat des Côtes-du-Rhône et de l’ODG, Joël Reynaud venu de Venasque, le président du Syndicat l’IGP 84, ex -VDQS, les Vins de Pays de Qualité Supérieure. Christian Mounier, qui représentait la Présidente du Conseil Départemental. Un invité-surprise par visio de Lille, l’ancien préfet Bertrand Gaume qui a appelé Thierry Vaute pour le remercier de son action et lui souhaiter bonne chance. Des messages également de ceux qui ne pouvaient assister à la réunion mais qui ont témoigné en sa faveur, Bénédicte Martin et Franck Alexandre. Des photos d’archives ont défilé avec notamment celles de l’ancienne Préfète, Violaine Démaret sur grand écran.
La filière viti-vinicole représentée à l’Assemblée Nationale
C’est ensuite le député RN de la 3e circonscription de Vaucluse, Hervé de Lépinau, qui a pris la parole, lui qui à l’Assemblée Nationale, co-préside le Groupe d’Études Vigne, Vin et Œnologie. « Le combat est rude, avec ce tunnel budgétaire qui n’en finit pas depuis des semaines. Un confrère neurasthénique et buveur de tisane de quinoa a tout fait pour que soit fermée la buvette du Palais Bourbon. Mais c’est là que je prends, comme tous les autres parlementaires mon petit-déjeuner, que je mange à midi et le soir, voire la nuit, selon les séances et que je bois un verre de vin. Pareil pour ceux qui veulent supprimer l’utilisation du cuivre dans le traitement des vignes, c’est pourtant une molécule naturelle. »
Hervé de Lépinau a d’ailleurs déposé une propostion de loi relative à la souveraineté alimentaire. « La filière agricole souffre, les familles de paysans aussi. En 1970, la France comptait plus d’un million et demi d’exploitations. En 50 ans, elle enregistre une baisse de 80%. La part de l’agriculture est tombée à 2,7% de l’emploi total. La moitié des agriculteurs partiront à la retraite dans les 10 ans. Un tiers d’entre eux n’ont pas de solution de reprise ni de transmission de leur ferme. Ce qui fragilise nos capacités de production agricole, donc de dépendance accrue d’importations et surtout de perte de souveraineté alimentaire. Nous devons l’inscrire dans la Constitution. »
Une crise qui fragilise la filière
Thierry Vaute lui a succédé pour dresser le ‘Rapport moral’ de la fédération. « Nous sommes lucides. La crise est une réalité qui nous fatigue psychologiquement, qui nous donne un sentiment d’abandon. Elle n’est ni passagère, ni conjoncturelle. Elle est durable, structurelle et mondiale. Elle fragilise notre modèle socio-économique et à terme, elle modifiera les paysages dont nous sommes si fiers et qui sont un atout majeur du tourisme vauclusien et de son attractivité internationale. »
Il a tour à tour évoqué la baisse de la consommation de vin, les attentes environnementales, la concurrence internationale accrue, l’explosion du coût de l’énergie et des matières premières, le carcan administratif avec la sur-réglementation française qui s’ajoute aux normes mondiales. « Derrière chaque domaine, il y a des hommes, des femmes, des familles qui souffrent et parfois vivent des drames. Des investissements et des remboursements sont reportés. Certains accords commerciaux nous fragilisent face à des vignerons qui, dans d’autres pays, ne sont pas obligés de respecter les mêmes règles sociales, sanitaires et environnementales que nous. La transition écologique, nous la mettons en oeuvre depuis des années, la preuve, 70% de nos vignobles sont labellisés bio ou HVE. Stop à l’écologie culpabilisante. »
Un dernier hommage au président sortant
Après le président national des Vignerons Indépendants, Jean-Marie Fabre qui a dressé un long panégyrique devant les adhérents, Thierry Vaute a prononcé son dernier discours. Et, entre deux sanglots, rendu hommage à sa famille, ses 3 enfants, Johanna, Alicia et Dimitri, qu’il n’a pas forcément vus grandir, pris qu’il était pris par ses mandats, ses obligations, ses déplacements loin du Domaine de la Pigeade à Baumes-de-Venise. « Heureusement, ma chère et douce épouse, Marina, avec force et discrétion, a géré les vignes. Elle n’a jamais parlé de sacrifice. »
C’est enfin au Préfet de Vaucluse qu’est venu le tour de conclure cette assemblée générale hommage au président sortant. Non sans humour, Thierry Suquet a déclaré : « Un préfet ça va, mais trois, bonjour les dégâts ! » Il a évoqué les qualités de Thierry Vaute, engagé, pédagogue, enthousiaste et lucide. Le représentant de l’État l’a reconnu : « L’administration a une part de responsabilité dans la crise, mais une part seulement. Les règles ont été bâties ensemble, les décisions ont été co-gérées par la profession. » Et s’adressant directement au député de Carpentras, il a insisté : « Tout ce que nous souhaitons faire pour aider la filière agricole à s’en sortir est bloqué puisque vous, les députés de Vaucluse, n’avez pas voté le budget. » Ce à quoi le parlementaire courroucé, a répondu : « Évidemment, on n’a pas eu à le voter puisque vous avez eu recours au 49-3 », et il a immédiatement quitté la salle.
Au terme de cette assemblée générale qui a duré trois heures, les invités ont levé leur verre à la santé de l’ancien et de la nouvelle présidente. Mais Thierry Vaute continuera à exercer une partie de ses nombreux mandats (à la Chambre d’Agriculture, au Syndicat des Côtes-du-Rhône, à l’Aire Agricole de Résilience Climatique et comme vice-président des Vignerons Indépendants de France). Du coup, au domaine familial de La Pigeade, son épouse dévouée, Marina, n’a pas fini de veiller au grain… de raisin.



