Après deux ans passés à la présidence du Conseil national des administrateurs judiciaires et mandataires judiciaires (CNAJMJ), François Desprat revient sur son mandat, marqué par un record de défaillances.
Mandataire judiciaire à Bourg-en-Bresse, vous avez présidé depuis 2024, le Conseil national des administrateurs judiciaires et mandataires judiciaires (CNAJMJ), avant de passer la main, le 8 janvier dernier, à Florence Tulier-Polge, administratrice judiciaire. Vous voilà président d’honneur, quel bilan tirez-vous de ces deux années ?
« Chaque mandat présente des situations plus ou moins faciles à gérer. Mon prédécesseur avait dû faire face à la crise sanitaire, marquée par une baisse d’activité de 50% pour les études des mandataires et administrateurs judiciaires. Le mien s’est déroulé dans le contexte d’un nombre de défaillances record, alors que nous commencions à sortir, dès 2024, de l’effet de rattrapage de la pandémie. La norme est de l’ordre de 50 000 à 55 000 défaillances par an. En 2024, nous en avons compté 65 000 et en 2025, 68 000, dont 45 000 liquidations judiciaires directes. Un chiffre jamais atteint. »
Qu’est-ce qui vous fait dire que nous ne sommes plus dans le rattrapage de la crise sanitaire ?
« Les assignations de l’Urssaf ont été stoppées pendant plus de trois ans pour ne reprendre qu’en 2023. Nous étions encore un peu dans l’effet de rattrapage en 2024, mais en 2025, on retrouve des explications conjoncturelles et structurelles plus habituelles des difficultés. »
Sur quelles données s’appuient vos statistiques ?
« Le CNAJMJ a depuis 15 ans, un observatoire économique dont les chiffres sont extraits des logiciels métier de chaque professionnel de notre secteur. Les entreprises, le type de procédure, la situation géographique, le nombre de salariés… Ce sont des données très précises sur toutes les défaillances, qu’elles soient gérées par le Tribunal de commerce ou par le Tribunal judiciaire, chargé des SCI, des associations, des entreprises agricoles et des professions libérales. On peut en extraire tout ce que l’on veut. »
« L’un des atouts de cet observatoire est que nous disposons des chiffres de la prévention, dont les procédures sont confidentielles. De fait, nous sommes les seuls à les avoir. Cet outil nous donne une visibilité très positive. Nos chiffres sont repris par tous les grands médias économiques. Aussi, nous avons travaillé, au cours de mon mandat, à l’améliorer. Nous l’avons confié à des chercheurs qui produisent des études à partir de nos statistiques, notamment sur les ressorts des défaillances. »

Que vous inspire ce niveau de défaillances ?
« D’abord, ramené au nombre total d’entreprise, le taux de défaillances ne s’élève qu’à 0,7 %. Ensuite, 94 % des dossiers concernent des entreprises de zéro à dix salariés donc représentent un impact limité sur l’emploi. Enfin, si ces 68 000 défaillances impliquent 202 000 salariés, on arrive en général, à sauver deux tiers des postes. Nous constatons par ailleurs, et c’est positif, une augmentation des procédures de prévention : de 5 802 en 2019 à 7 323 en 2022, puis 9 000 et 9 100 en 2024 et 2025. Le message que martèlent depuis des années, les professionnels du droit et du chiffre, commence à passer. Parmi les forces de ces procédures, mandat ad hoc et conciliation, figure la confidentialité. Elle évite que les fournisseurs cessent leur concours, que les clients se détournent de l’entreprise et que les salariés la quittent. Vient ensuite la souplesse. La prévention est laissée à la main du Tribunal de commerce et se révèle moins contraignante que les procédures collectives. Enfin, nos professionnels jouent un rôle prépondérant. Ils sont à même d’orienter les dirigeants vers la solution la plus adaptée à leurs difficultés. Et puis, ils ont leurs compétences de négociation, un rôle de médiation entre l’entreprise et son créancier. »
Le CNAJMJ
Le Conseil national rassemble 510 professionnels, 174 administrateurs judiciaires et 336 mandataires judiciaires. Une différence qui s’explique par le rôle des uns et des autres. Les administrateurs n’interviennent que sur les sauvegardes et les redressements judiciaires, obligatoirement pour les entreprises de plus de 20 personnes ou de plus de 3 M€ de chiffre d’affaires. En dessous, leur désignation est facultative pour le Tribunal. Les mandataires interviennent dans tous les autres cas, avec une part importante de leur activité liée à la gestion des liquidations judiciaires.
Quelles ont été, selon vous, les réussites de ce mandat ?
« Nous avons conclu, le 25 juin 2024, un pacte d’avenir avec les AGS, qui a mis un terme à cinq ans de conflit. Il était très important pour toute la profession, de rétablir la paix. Cet organisme de garanti des salaires existe depuis 50 ans. Il permet d’acquitter les payes et les indemnités aux personnels touchés par les défaillances. Nous ne saurions plus nous en passer. En 2025, 2,3 milliards d’euros ont été versés, financés aux deux tiers sur les cotisations patronales (à hauteur de 0,25 % des salaires bruts) et, pour le tiers restant, sur les sommes récupérées dans le cadre des procédures, environ 650 M€ chaque année. Dans le cadre de ce pacte, des groupes de travail ont notamment été créés, afin d’établir un guide de bonnes pratiques entre AGS et professionnels. »
« Par ailleurs, le Gouvernement nous avait confiés, fin 2023, le soin de créer une plateforme numérique de déclaration des créances. Il fallait pour cela, un cahier des charges précis, établir nos besoins techniques, juridiques et financiers. Ces deux ans ont été mis à profit pour préparer ces éléments. Nous avons notamment travaillé avec le ministère de la Justice, pour faire évoluer les décrets et autoriser le fonctionnement de cette plateforme. Nous devions aussi trouver un modèle économique pour cet outil dont les créances ne seront que la porte d’entrée. Différentes solutions ont été envisagées dont l’une ou l’autre doit être mise en œuvre cette année. »
« Enfin, nous avons voulu faire du Conseil national une référence pour le monde économique. J’ai donc rencontré le Burgien Patrick Martin, président du Medef, participé à la Ref 2025 et aux Rencontres économiques d’Aix. L’objectif est de donner à la profession une visibilité, la faire apparaître pour ce qu’elle est : un acteur incontournable du traitement des difficultés des entreprises. Être à leur chevet exige une excellence dans l’exercice de nos métiers car les enjeux financiers sont importants. »
« Mon ressenti général est que ces deux ans ont été très intenses. D’autant qu’il a fallu mener de front, la gestion du CNAJMJ, qui compte 7 salariés, et ma propre entreprise qui en emploie 21, entre Bourg-en-Bresse, Annecy et Thonon-les-Bains. J’en sors sans doute meilleur, en tout cas avec une vision d’ensemble de la profession. »
Sébastien Jacquart, Eco de l’Ain pour Réso Hebdo Eco
Bio express
Octobre 1968 : Naissance à Villefranche-sur-Saône
Juillet 1997 : Mandataire judiciaire à Bourg-en-Bresse
2008-2011 : Membre du bureau du Conseil national des administrateurs judiciaires et mandataires judiciaires (CNAJMJ), sous la présidence de Me Vincent Gladel
2020-2023 : À nouveau membre du bureau du CNAJMJ, dont deux ans comme vice-président de Frédéric Abitbol (2022-2023)
2024-2026 : Président du CNAJMJ
2026 : Président d’honneur


