La Roque d’Anthéron, Quand l’art contemporain investit l’abbaye de Silvacane
Il faut franchir les murs de l’abbaye de Silvacane, à la Roque d’Anthéron, pour entrer dans l’univers de « Murmures ». Ici, les œuvres d’Alain du Pontavice semblent flotter au creux du dortoir des moines, du réfectoire et de la salle capitulaire, tandis que l’armarium accueille une installation vidéo et sonore. Une exposition comme une fenetre temporelle dans un lieu d’exception sans doute toujours habité.
À Silvacane, la peinture se fait expérience Près de quarante œuvres investissent ainsi plus de 700 m². Trois séries structurent le parcours : « Murmures », « Stèles » et « Cosmos ». Sous la voûte du dortoir, les œuvres de la série ‘Murmures’ associent couleur, sable et ardoise. Dans le réfectoire, deux monolithes d’ardoise conversent avec des stèles imaginaires peintes sur toile ou métal. La salle capitulaire, elle, accueille ‘Cosmos’, où deux rectangles d’or prolongent symboliquement les dimensions de l’ancien espace de réunion des moines. Le parcours se termine par une expérience plus immersive encore. Dans l’armarium (pièce où les moines rangeaient les livres de prière et d’étude), quatre séquences vidéo d’une minute combinent une boucle de quatre minutes sur un écran de 100 pouces. Aux images répondent des sons de vagues, de feu, de vent dans les feuillages et de faune sauvage.
Cosmos Copyright Alain du Pontavice
Le choix d’un lieu sacré Édifiée à partir de 1175, Silvacane appartient aux grands ensembles de l’architecture cistercienne provençale au meme titre que les joyaux architecturaux des abbayes de Sénanque et de Gordes. Après avoir célébré ses 850 ans en 2025, l’abbaye s’ouvre à la création contemporaine. Alain du Pontavice connaît d’ailleurs intimement ces espaces. Il confesse être ‘magnétisé’ par leur architecture dépouillée, leur lumière et leur silence. Un projet mûri depuis trois ans avec l’Association Patrimoine, Art et Culture. Au fil de l’artistique déambulation, le visiteur se laisse happer par les oeuvres, comme dans un voyage intérieur, ou le silence et la sérénité sont propices à la découverte de leurs secrets.
» J’ai toujours ressenti les bruits du vent, des feuillages, de la mer et autres éléments naturels comme des murmures, des voix intérieures qui nous émeuvent, nous appellent. C’est cette connexion profonde entre les essences que je mets en relation avec les voix intérieures de méditants tels que les moines »
Alain du Pontavice
La matière plutôt que le motif L’œuvre apparaît progressivement sur la toile, par superpositions, incisions et accidents de matière. L’huile est enrichie de sable, de gel ou de métal ; les surfaces se construisent par strates, parfois durant de longues périodes, jusqu’à ce qu’une forme émerge.« Rien n’est vraiment décidé à l’avance », relate Alain du Pontavice, la matière elle-même peut guider la suite du travail et faire surgir une nouvelle direction.
Monolithes Copyright Alain du Pontavice
Un artiste nourri par l’Asie et les Andes Né à Paris dans les années 1960, Alain du Pontavice se forme au dessin à l’Académie de la Grande Chaumière et dans les ateliers de Montparnasse avant d’obtenir, en 1987, une maîtrise de chinois mandarin à Paris 7. Il séjourne ensuite 15 ans en Asie, où il approfondit la calligraphie, le Taiji et la méditation. Les techniques textiles traditionnelles : ikat, batik, shibori nourrissent son regard. En 2002, il part en Amérique du Sud et découvre l’univers des Andes. Depuis 2004, il se consacre pleinement à la peinture abstraite. Son travail est aujourd’hui exposé en France et au Royaume-Uni, tandis que nombre de ses œuvres ont rejoint des collections privées aux États-Unis, en Europe et au Japon. L’exposition de Silvacane constitue toutefois un rendez-vous particulier : l’artiste y présente une part importante de son travail dans un ensemble conçu spécifiquement pour le lieu.
« J’ai voulu mettre en miroir l’organique à l’état brut autravers de la présence de deux monolithes extraits decarrières d’ardoise avec des stèles issues de monimagination et d’autres cultures, créées par l’homme surtoile ou métal. »
Alain du Pontavice
Les infos pratiques « Murmures », Alain du Pontavice. Jusqu’au 31 octobre 2026. Abbaye de Silvacane, 183 route de l’Abbaye, à La Roque-d’Anthéron. Tous les jours de 10h à 12h45 et de 14h à 18h en période estivale. Dernières rentrées à 12h et 17h15. Du 1er octobre au 31 mars tous les jours de 10h à 12h45 et de 14h à 17h. Dernières rentrées à 12h et 16h15. A l’issue de l’exposition, les oeuvres sont disponibles à l’achat. Mireille Hurlin
MurmuresCopyright Alain du Pontavice
La Roque d’Anthéron, Quand l’art contemporain investit l’abbaye de Silvacane
C’est dans le cadre des artistes qu’il promeut que François Cance, président d’Artothèque m’emmène dans la campagne luberonnaise. On y tâtonne, cherchant quelques repères dans une garrigue habitée de discrètes demeures. Dans cet endroit, la meilleure façon d’y trouver une improbable adresse est de s’y perdre.C’est là que nous rencontrons Patrick di Meglio, homme de presse devenu homme de plume. Tout un symbole.
Car sa carrière commence, véritablement, aux côtés de Jean-François Kahn, alors qu’il fonde l’Evènement du jeudi (1984). Ça tombe bien car Patrick di Meglio est un œil –terme utilisé pour évoquer une vraie sensibilité à l’univers graphique, à l’équilibre entre le texte et l’image, aux formes et aux couleurs-. Il sera co-fondateur de l’hebdomadaire et son directeur artistique durant 10 ans. Il dirige aussi ‘Paroles et musique’ et ‘Sciences et technologies’… Avant de rejoindre Christine Ockrent à l’Express, puis part pour de nouvelles aventures avec son toujours complice Jean-François Kahn, alors en pleine création de ‘Marianne’ en 1996.
Patrick di Meglio travaille la plume ‘un condensé d’ingénierie aéronautique d’une grande solidité et d’un graphisme absolu’ Copyright Mireille Hurlin
Ce que veut dire di Meglio, en Italien ? « Le meilleur ou celui du milieu. Je ne suis ni l’un ni l’autre ». « Cependant, une plume pour la presse ? Cela interpelle, comment a commencé l’aventure ? » « J’avais arrêté la presse, alors je me suis remémoré mes désirs d’adolescent. J’étais attiré par les arts graphiques qui m’avaient mené à la presse, et avais laissé de côté les arts de la table, qui m’avaient ému. Durant un an, j’ai donc suivi cette seconde formation : cuisine, pâtisserie et œnologie. Objectif ? Racheter un hameau abandonné datant de 1 800, à Viels, où absolument tout était à refaire. Domaine que nous avons transformé, mon épouse Valérie et moi, en hôtel 3 étoiles et restaurant. C’était vraiment un lieu atypique. Ça a été une année de travail et de bonheur, de rénovation et de restauration.»
«Nous avons revendu l’affaire et nous sommes installés à Nantes, au moment où la ville explosait, sur le plan culturel et architectural. C’est là que j’ai été approché par NCN Informations qui dirigeait une centaine de journaux en France. Il s’agissait de presse territoriale : Communes, Régions, Départements. J’ai travaillé à la conception de nouveaux journaux, conçu des maquettes, de nouvelles mises en page et voyagé au gré des rédactions. Mon métier restait le même, traduire graphiquement le texte, savoir de quoi l’on parlait et à qui l’on s’adressait. C’était à la fois technique et artistique. L’aventure s’est étendue sur 10 ans. Puis j’ai décidé de changer de vie. Nous avons quitté Nantes pour vivre à Albi où nous avons acquis une bastide de 100 m2 dans laquelle régnait une lumière incroyable. Nous étions face à la cathédrale.»
Les rachis de plume, une matière légère, entrelacée, que la lumière fait se mouvoir Copyright Mireille Hurlin
«Désormais nous vivons à Gordes. Où je me laisse aller à ce que je suis vraiment, un artiste, car on ne devient par artiste, on naît artiste. Mes parents étaient droguistes. Je me souviens avoir été happé au fond du magasin où étaient stockés des futs de poudre de toutes les couleurs que l’on mélangeait à la chaux pour faire des enduits. Mes parents tremblaient d’y découvrir mes mélanges qui rendaient impropres à la vente les fûts que mes mains avaient visité. Je me rappelle aussi des sons produits par les bouteilles de gaz vides sur lesquelles je frappais avec une baguette pour en extraire d’étonnantes mélodies. J’ai toujours été attiré par le milieu artistique : musique, danse… Je trainais dans les coulisses de théâtre. J’aurais adorer devenir décorateur de théâtre… La vie est trop courte pour tout explorer.»
Comment l’on passe à la plume ? «Je ramasse les miennes sur la plage et mes amis font de même. Je travaille sur de longs rachis (partie centrale et solide de la plume) –le plus long est celui du paon ou de certains faisans- et les dégarnis de leur barbes et duvets, pour ne conserver que l’arête centrale, le rachis.
Patrick di Meglio a foré 150 trous pour cette plaque d’ardoise traversée de plumes. A chaque fois qu’il entamait les derniers trous, la plaque d’ardoise cédait, irrémédiablement fissurée puis brisée. Il a dû répéter ce travail titanesque plusieurs fois avant d’y parvenir enfin. Copyright Mireille Hurlin
«Comment en suis-je venu là ? J’aime les accumulations. C’est une collègue de l’événement du Jeudi qui, venant d’acheter une maison en région parisienne me demandait des idées de déco. Or, une malle de l’ancien propriétaire était restée dans un appentis au fond du jardin. Elle m’indique d’y aller et j’y découvre des centaines de fagots de plumes d’ailes calibrées et ficelées en parfait état de deux oiseaux : des cigognes et des buses. Je n’ai pas su –je cherche depuis 30 ans- à quoi pouvait servir ce travail si méticuleux et précieux.»
«Puis j’ai oublié la caisse, et un jour, en la rouvrant, dans notre cave à Nantes, je me suis aperçu que les plumes avaient étaient rongées par les mites. J’ai enlevé les bardes, poncé les rachis, -dont je retrouvais la ligne graphique magnifique- puis les ai assemblés les uns aux autres pour en faire des formes, ensuite reliées par des fils, ce qui constitue un mouvement, sur un fond d’où la lumière pénètre et rend vivante la forme. Je me suis mis à envisager inconsciemment des figures, souvent proches du cercle, d’une nuée. Je ne sais pas ce que cela veut dire.»
Patrick di Meglio mime l’arrachage de clous d’une très ancienne poutre devant cette toile tendue qu’il a réalisée avec la rouille de clous forgés. L’ensemble semble former une écriture que l’on aurait pu imaginer hébraïque Copyright Mireille Hurlin
«Ce que cela représente pour moi ? Il faut trouver les plumes, retirer les barbes, poncer, couper. Cela représente beaucoup de sérénité, c’est comme un travail méditatif. Je me sens bien. Pour la création, c’est la plume qui me dirige. Je travaille à plat pour ensuite présenter le travail verticalement. C’est là que je me rends compte du rythme et de l’émotion présente. Si je n’ai pas approché le mouvement voulu, je dois tout recommencer. C’est aussi là que mon épouse, Valérie, intervient. Elle a l’ œil absolu et décrypte en un rien de temps ce qui fonctionne de ce qui n’opère pas. Parfois il faut ajuster un ou deux éléments, parfois il faut tout défaire et refaire.»
«En arrivant dans la bastide d’Albi je me suis mis à beaucoup bricoler. J’ai, ainsi, retiré, au pied de biche, les clous forgés d’une très belle poutre sur laquelle reposait un plancher. J’ai déposé un à un les clous sur la toile, en les vaporisant de vinaigre blanc afin que la rouille s’y dépose. Au bout d’un mois, l’œuvre s’était dessinée seule. J’ai conservé tous ces clous forgés un à un par un forgeron de temps très anciens.»
Quand le hasard se fait art. C’est en allant à la déchetterie que Patrick di Miglio a trouvé cette œuvre, qu’il n’a pas retouchée. Copyright Mireille Hurlin
«Comment me fais-je connaître ? par le circuit classique : exposition, émissions, articles. Je suis le plus heureux des hommes lorsque je réussis à me faire connaître, à vendre, mais il n’y a pas cet enjeu financier d’un artiste qui a investi et tremble de vivre de son travail, même si je suis en même temps très fier et respectueux lorsque cela se produit.»
Patrick di Meglio, artiste plasticien sera présent lors de l’assemblée générale d’Artothèque qui a lieu ce jeudi 26 octobre à partir de 17h pour une visite de la collection de la Fondation Blachère puis l’Assemblée générale à 18h30 au café de la gare à Bonnieux. Le courriel de l’artiste : dimeglio44@orange.fr
Patrick di Meglio et François Cance dans le mas de l’artiste plasticien à Gordes, Copyright Mireille Hurlin