10 mars 2026 |

Ecrit par le 10 mars 2026

Avignon, l’Art hors les murs de Passe-murailles

Jusqu’au 13 mars, l’École supérieure d’art d’Avignon déploie la cinquième édition de Passe-Murailles dans plusieurs sites emblématiques de la ville. Expositions, conférences, performances, projections et chantiers visibles par le public composent une manifestation anniversaire qui célèbre les 225 ans de l’établissement tout en donnant à voir sa singularité : articuler création contemporaine, conservation-restauration, recherche et médiation culturelle. Gratuit, l’événement confirme aussi la place grandissante de l’ESAA dans le paysage artistique avignonnais. 

Pendant près de deux semaines, l’école investit l’Église des Célestins, la chapelle Saint-Michel, le Palais des Papes, la Collection Lambert, le Grenier à Sel, l’Utopia, l’Espace YIIIIIIIY ou encore la bibliothèque Ceccano. Ce déploiement urbain n’a rien d’anecdotique : il affirme qu’une école d’art ne se réduit pas à un site d’enseignement, mais agit comme un opérateur culturel à part entière, capable de faire dialoguer patrimoine, expérimentation et débat public. 

Une école qui sort de ses murs pour mieux dire ce qu’elle est
Cette édition 2026 revêt, en outre, une portée symbolique particulière. L’école avignonnaise, dont l’histoire remonte à 1801, célèbre cette année ses 225 ans. Devenue Etablissement public de coopération culturelle -EPCC- en 2010, sous double tutelle de la Ville d’Avignon et du ministère de la Culture, elle occupe aujourd’hui une place singulière dans l’enseignement supérieur artistique, à la croisée de la création et des politiques patrimoniales. 

Copyright Pascal Gentil

Une singularité rare dans le paysage français
L’ESAA prépare aux diplômes nationaux valant grades de Licence et de Master, avec deux mentions, Création et Conservation-Restauration des biens culturels. Ce second cursus fait partie des quatre formations nationales habilitées par la Direction des musées de France, ce qui confère à l’établissement avignonnais une reconnaissance particulière, y compris à l’international. Cette double compétence irrigue l’ensemble de Passe-Murailles : ici, l’œuvre ne se pense pas seulement dans son apparition, mais aussi dans sa durée, sa fragilité, ses usages et ses transformations. 

Mise au jour des méthodes de travail
C’est sans doute là que la manifestation trouve son relief le plus convaincant. Au lieu d’aligner des accrochages étudiants comme le ferait une simple vitrine de fin d’année, elle met en scène une méthode de travail. Au Palais des Papes, par exemple, le public peut découvrir l’étude et la restauration d’une maquette du monument figurant le site vers 1450, réalisée à la fin du XIXe siècle : une manière très concrète de montrer ce que recouvre le mot “conservation-restauration”, au-delà des discours académiques. 

Montrer l’art, mais aussi ses conditions d’existence
L’un des axes les plus intéressants de cette édition tient au cycle de cours-conférences consacré à “La vie d’artiste”. L’intitulé paraît simple ; il touche pourtant à une question devenue centrale dans les écoles d’art : comment former des artistes sans entretenir les mythologies de la vocation pure, en taisant la précarité, la pluriactivité, la difficulté d’insertion et les réalités statutaires ? Ce souci de lucidité rejoint des préoccupations bien plus larges. Le ministère de la Culture rappelait fin 2025 que près de 350 000 artistes-auteurs avaient perçu des revenus artistiques en 2023, dans un univers professionnel particulièrement fragmenté ; de son côté, la documentation rassemblée par le Cnap -Centre national des arts plastiques- souligne que l’insertion professionnelle des diplômés de l’enseignement supérieur Culture demeure un enjeu stratégique majeur. 

Copyright Pascal Gentil

Producteurs d’images et d’objets
En choisissant de faire entrer ces questions dans le programme même de Passe-Murailles, l’ESAA déclare qu’elle forme non seulement des producteurs d’images ou d’objets, mais aussi des praticiens capables de penser les conditions matérielles, économiques et institutionnelles de leur travail. Dans le contexte actuel, cette franchise est moins un supplément critique qu’une nécessité pédagogique. 

D’Avignon au monde, au fil du territoire
L’autre force de Passe-Murailles réside dans sa capacité à conjuguer ancrage local et ouverture internationale. Le programme fait voisiner des projets liés à la ville et à ses institutions culturelles avec des recherches menées à l’étranger : Amazonie(s), nourri de rencontres avec des représentants de peuples autochtones ; Turn Decay Into Wonder, autour de la requalification de l’ancienne mine de charbon de Wumuchong en Chine ; ou encore Riken no Ken, en lien avec l’université d’art de Musashino à Tokyo, accueilli au Grenier à Sel. Loin d’un internationalisme décoratif, ces propositions prolongent les orientations de recherche de l’école autour de la restauration entendue au sens large : restauration des œuvres, des milieux, des mémoires et parfois des liens sociaux eux-mêmes. 

La Collection Lambert et la Maison paisible
Cette même logique se retrouve dans les collaborations locales, notamment avec la Collection Lambert et le projet de la Maison paisible, qui interroge les échanges entre création, architecture, soin et lien intergénérationnel. La programmation au cinéma Utopia, avec une soirée consacrée à Clément Cogitore le 11 mars, prolonge encore ce jeu d’échelles, entre école, ville et scène artistique contemporaine. 

Copyright Pascal Gentil

Une édition anniversaire qui ressemble à un manifeste
À travers cette cinquième édition, l’ESAA ne se contente donc pas de célébrer un anniversaire. Elle expose une certaine idée de l’école d’art : une institution publique qui travaille avec la ville, prend au sérieux les questions sociales et patrimoniales, et cherche des formes de médiation capables d’élargir ses publics. La gratuité de l’événement, tout comme les visites proposées à destination des scolaires, associations et structures du champ médico-social, va dans le même sens : faire de l’art non un entre-soi, mais un espace de circulation. Passe-Murailles rappelle qu’Avignon, en plus de son exceptionnel patrimoine et témoignage de l’histoire est aussi un laboratoire. Et qu’une école de 225 ans peut encore choisir l’insolence féconde du présent. 

Les infos pratiques
Passe-Murailles 2026 ‘On n’est pas sérieux quand on a 225 ans’. Jusqu’au13 mars 2026. Gratuit. Divers sites à Avignon, dont l’École supérieure d’art d’Avignon, 500 chemin de Baigne-Pieds), l’Église des Célestins, la chapelle Saint-Michel, le Palais des Papes, la Collection Lambert, le Grenier à Sel, la bibliothèque Ceccano, l’Espace YIIIIIIIY et le cinéma Utopia. 
Mireille Hurlin

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