24 avril 2024 |

Ecrit par le 24 avril 2024

«Dans la mesure de l’impossible», la face cachée de l’humanitaire

«Dans la mesure de l’impossible» de Tiago Rodrigues, proposé  suite à l’annulation des Emigrants de Krystian Lupa  arrivait déjà avec une belle réputation depuis sa création en 2022 et critique et du public. Celui d’Avignon lui a fait une ovation dès la première représentation.

Quatre travailleurs de l’humanitaire doivent témoigner de leur travail afin de fournir le matériau pour une pièce de théâtre.
Frontalement, ils nous le disent d’emblée : ils ont des doutes sur l’intérêt du projet ! Comment rendre compte du travail d’un humanitaire ? Une n’aime pas forcément le théâtre, n’en voit pas l’intérêt, l’autre se demande comment leur parole sera rendue, si leurs propos seront intéressants. Certains ont des exigences : votre pièce devra parler de…, devra montrer… Elle sera réussie si… Et ce leitmotiv : «Je ne suis pas un héros, nous ne sommes pas des héros». Nous sommes bien dans le méta théâtre cher au metteur en scène, la salle de l’Opéra est encore allumée, nous serons les récepteurs de cette parole, nous sommes bien dans le monde du Possible.

La simplicité de Tiago Rodrigues pour rendre compte de la complexité du monde
Pour  restituer ces paroles aussi bien publiques qu’intimes, Tiago Rodrigues a mené des entretiens avec une trentaine de collaborateurs du Comité International de la Croix Rouge et de Médecins sans frontière. C’est son ADN : partir d’une parole vraie, la livrer, l’offrir ensuite aux acteurs pour la triturer et rendre cette parole théâtrale. Lors d’une récente rencontre à la maison Jean Vilar, Tiago Rodrigues nous confiait «Je savais depuis tout petit que ma participation au monde serait à travers les paroles, les mots. J’écris au théâtre, pour qu’il y ait une parole.»  Il oublie peut-être humblement de rajouter que c’est aussi parce qu’il admire et aime ces porteurs de paroles – témoins comme acteurs- que son théâtre nous touche tant.

Copyright Christophe Raynaud de Lage

Une définition lumineuse du possible et de l’impossible
Le monde se divise entre le possible et l’impossible. Le travail des personnes travaillant dans l’humanitaire est de partir du monde du possible où ils vivent pour aller vers l’impossible : secourir un enfant, apporter de la nourriture, soigner, braver la guerre, découvrir un charnier. Dans ces allers-retours incessants, il ne s’agit pas de changer le monde, juste de changer un peu la vie des gens secourus. «Nous ne sommes pas des héros, nous faisons juste notre travail comme n’importe quel métier» L’exemple de la montagne à franchir pour secourir la population est simple mais efficace. «Franchir ces montagnes, c’est faire une incursion vers l’impossible.»

Une mise en scène sobre et subtile
Sur scène un voilage tendu qui va peu à peu se lever pour prendre la forme de montagnes puis de tentes pour réfugiés ou peut-être de quartier général d’une ONG (Organisation non gouvernementale). Le voile se lève également sur le travail des humanitaires. Au début  leur récit est confus, fait de généralités, minimisant l’importance de leur travail. Peu à peu les récits s’individualisent, prennent de l’épaisseur, des détails, ne nous épargnent rien et nous dévoilent, en creux quelquefois, le quotidien de leur travail fait d’échec ou de réussite. Les acteurs ont su s’emparer de cette parole fragile et complexe. Aucun pays n’est cité, aucun conflit n’est daté même si ces beaux voiles blancs nous font penser aux majestueuses montagnes de l’Afghanistan impossibles à franchir pour un étranger. Les franchir, c’est aller vers  l’impossible. Le mot est de nouveau lâché.

Comme une effraction dans l’impossible
Ce sont des héros qui peuvent, par leur lenteur à secourir un enfant, contribuer à imposer un couvre feu. Ils marchent lentement :  tant qu’ils ne sont pas arrivés au bout de cet éphémère couloir humanitaire, les tirs cesseront. Extraordinaire moment dans cet Opéra où l’angoisse est palpable. Nous sommes enfin une communauté prise dans ce silence que l’on serait prêt à faire durer longtemps pour arrêter toutes les guerres du monde. Les acteurs nous ramènent à la réalité, nous sommes au théâtre, leur intervention n’aura duré que quelques minutes : les tirs reprennent…

Copyright Christophe Raynaud de Lage

De bruit et de fureur
Dans le silence assourdissant de notre culpabilité, de notre immobilisme de citoyen, de notre impossibilité à changer le cours du monde, dans l’absurdité de ce monde là, la batterie de Gabriel Ferrandini – présente sur scène pendant tout le spectacle – gronde pour nous et en nous. Dans ce final, rien n’est trop fort ni inutile. Ni l’intensité des percussions, ni la violence des éclairages pour prendre le temps de revenir lentement dans le monde des possibles.

Festival d’Avignon. Dans la mesure de l’impossible. Jusqu’au 22 juillet. 16h. 10 à 45 €.  Opéra Grand Avignon.

Copyright Christophe Raynaud de Lage

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