16 octobre 2026 |

Ecrit par le 16 octobre 2026

Visite ministérielle au Domaine Saint-Préfert à Châteauneuf-du-Pape : jusqu’où ira Isabel Ferrando?

Aurore Bergé, encadrée par six motards de la gendarmerie nationale et trois voitures de la Préfecture, arrive sur le Chemin de Saint-Préfert vers 16h le 28 août. La Ministre de l’Égalité entre les Femmes et les Hommes et de la Lutte contre les Discriminations vient rendre visite à la Famille Isabel Ferrando, deux vigneronnes, la maman à la tête de ce domaine depuis une vingtaine d’années et sa fille Guillemette qui est venue la rejoindre depuis le confinement et qui petit à petit s’apprête à lui succéder.

Le duo mère-fille, qui conjugue la passion au féminin, a invité quelques consœurs vigneronnes pour échanger avec Aurore Bergé. Toutes des femmes de caractère à commencer par Laure Berthet-Rayne, 1re femme Présidente du Syndicat des Vignerons de Châteauneuf-du-Pape, qui depuis 2003 dirige le domaine familial éponyme de 29 hectares. Zoé Meunier du Moulin de la Gardette qui a fait des études d’anthropologie et histoire de l’art avant de revenir sur la terre de ses aïeux, à Gigondas. Présente également Solenne Sabon du Clos du Mont-Olivet qui s’apprête à 23 ans à faire ses 1res vendanges et enfin Amélie Barrot, 3e génération des 125 hectares des vignobles Mousset-Barrot, dont le grand-père Louis avait acquis en 1930 les châteaux des Fines Roches, Jas de Bressy et Bois de La Garde.

Isabel Ferrando accueille la ministre en expliquant comment elle avait imaginé sa vie et comment elle l’a réellement vécue. « Comme Simone de Beauvoir, sans le déterminisme familial, social. Je voulais être libre, capable de tracer mon propre chemin, échapper aux injonctions de la société, au carcan imposé au sexe dit faible. » Après avoir évolué dans le monde de la banque et rencontré Germain Giraud, ancien maire du Thor pendant trois mandats et président du Modem en Vaucluse, elle change de vie en mettant au monde leur fille Guillemette en juillet 1997. Ils veulent pour elle le meilleur, un environnement de qualité, un nouveau cadre. Ils acquièrent en 2002 le Domaine de Saint-Préfert et ses 22 hectares dans une des communes les plus réputées de la planète pour ses vignes, Châteauneuf-du-Pape. Isabel Ferrando suit avec opiniâtreté des études de viticulture pour savoir entretenir la vigne, la tailler, l’ébourgeonner, l’effeuiller, la vendanger après la véraison, la vinifier, l’élever dans des barriques de bois ou des cuves inox, la commercialiser. Mais aussi gérer le domaine, savoir recruter le personnel, former une équipe compétente, passionnée, soudée et solidaire.

Françoise Giroud, la journaliste qui avait fondé L’Express avec Jean-Jacques Servan-Schreiber avait été nommée par Valéry Giscard d’Estaing 1re Secrétaire d’Etat à la Condition Féminine en 1974 et s’était rendue célèbre en affirmant que « La femme serait l’égale de l’homme le jour où, pour un poste important on désignerait une femme incompétente. » C’était l’époque où les stéréotypes sur la crédibilité, la légitimité des femmes au travail étaient mises en question, elles n’étaient pas jugées à armes égales par rapport aux hommes, elles étaient discriminées. Lentement mais sûrement, l’idée d’égalité a progressé, les salaires aussi mais depuis des décennies, elles ont dû se battre pour faire valoir leurs droits.

Être une femme dans les métiers du vin

Les vigneronnes réunies vendredi chez Isabel et Guillemette Ferrando ont dû faire leurs preuves pour être maîtresses chez elles, s’imposer dans un monde plutôt macho. « On ne décide pas à notre place », précise Laure Berthet-Reyne. « Côté technique où c’est parfois physique, les hommes nous aident », ajoute Zoé Meunier. En revanche Solenne Sabon dont le papa est camerounais a été qualifiée d’ « exotique » par certains, à Châteauneuf, en raison de la couleur de sa peau. « C’est ici que j’ai connu le racisme. » Guillemette ajoute : « Etre fille dans un milieu masculin impose de gagner en légitimité », de son côté Emilie Barrot, elle, a choisi de reprendre son nom de jeune-fille pour se faire une place, « Avant quand j’étais aux côtés de mon père dans un salon du vin, les vignerons ne parlaient qu’à lui. » Une jeune collaboratrice a quitté un domaine de Chusclan pour St-Préfert : « J’ai failli changer de métier, je n’en pouvais plus du machisme, du paternalisme. »

Après tous ces témoignages, Aurore Bergé a insisté sur le nécessaire équilibre femme-homme. « Dans la vie les deux sont nécessaires, on est complémentaires, avec chacun son talent, sa passion, son savoir, dans le vin aussi. »

Visite du domaine, géré par un duo féminin

C’est Guillemette qui sous les yeux énamourés de sa maman a commenté la visite de la propriété, expliqué la différence de travail pour le vin blanc et le rouge, le ramassage des grappes strictement à la main comme l’impose le cahier des charges de la 1re AOC de France, celle de Châteauneuf, créée il y a pile 90 ans, en 1936, à partir de 13 cépages possibles. « Cela donne au vigneron, comme au peintre ou au cuisinier, le choix des assemblages, des couleurs de la palette, les ingrédients de la recette pour composer un magnifique vin ou un repas gastronomique. Pourquoi on élève telle cuvée pendant tant de mois, dans du bois, de l’inox, du béton, une amphore ou du verre. « Chaque contenant sublime le goût du vin, sa finesse, son élégance, sa subtilité. »

En tout, 1 million d’euros a été investi dans le 1er chai, 3,5 millions dans la cave. « Elle est de couleur bleu, comme le ciel de Provence et les yeux dans la famille » a souri Isabel Ferrando. « ici nous sommes 17 à travailler à l’année, une équipe diverse en âge, formation, provenance, mais nous sommes à parité femme-homme et nous partageons surtout la même passion, la même volonté. Nous vendons 50% de nos vins en France, l’autre moitié dans 27 pays. Nous sommes très fiers d’avoir des bouteilles à la Maison Blanche à Washington grâce au Président Obama, nous en avons aussi dans du Palais de l’Elysée depuis François Hollande et ça continue avec le Président Macron. »

Trésor de guerre de Saint-Préfert, un espace discret à température et humidité constantes, dans lequel sont stockés les plus anciens millésimes, de l’or en bouteille ou en jéroboam. Notamment, ‘La Cuvée F 600’, qui correspond à la toute 1re parcelle de Saint-Préfert, du cinsault dont les pieds ont été plantés en 1928. Ces bouteilles sont non seulement les plus anciennes mais les plus chères, 600€. Et certains amateurs se les arrachent. « D’ailleurs nous les proposons parfois pour des ventes aux enchères caritatives aux Etats-Unis et comme les tableaux de maîtres, elles atteignent des sommes folles. »

Un secteur avec des difficultés

Après la visite commentée, place à d’autres questions autour d’un verre de blanc, il a été question de la Loi Evin et de ses conséquences sur la consommation d’alcool. Et des problèmes de recrutement de main d’oeuvre en période de vendanges, surtout quand elles sont précoces et débutent en plein mois d’août. « Ici, nous avons besoin d’une quarantaine de saisonniers, et ça a été la croix et la bannière pour les trouver », commente Isabel Ferrando, soutenue par toutes ses homologues vigneronnes. La législation française est complexe, un labyrinthe de normes, injonctions, interdictions qui se contredisent. « Certes nous nous devons de recevoir ces hommes et femmes dignement, les déclarer,  leur donner les moyens de se restaurer, de s’hydrater correctement surtout par temps de canicule, de vérifier leur identité, d’assurer leur sécurité, d’afficher les recommandations, de les payer  correctement selon des barèmes précis, de leur proposer de bonnes conditions de travail, de les doter en seaux, sécateurs, hottes, chaussures ou bottes de sécurité. Eux se chargent des gants, chapeaux ou casquettes. Mais nous n’avons pas forcément la place de les faire dormir sur place », explique Isabel Ferrando. Quelqu’un commentera, non sans humour : « On ne va quand même pas leur demander de venir avec leur tracteur ou leur machine à vendanger livrée sur un porte-char… » Sur toute cette règlementation parfois kafkaïenne, la ministre a promis, avant de repartir pour Paris, de s’enquérir sur les liens entre employeur et employé et d’apporter au plus vite des réponses claires.

Depuis qu’elle  déboulé dans ce monde qu’elle ne connaissait pas, la viticulture, Isabel Ferrando a su avancer à la vitesse grand V . Notée 100/100 par le critique américain Robert Parker au début de sa carrière, elle a depuis fait la une de la Revue du Vin de France, qui l’a qualifiée de « Papesse de Châteauneuf-du-Pape » et à Noël dernier avec sa fille, elle a fait la couverture du Wine Spectator qui publie 3 millions d’exemplaires papier dans le monde entier, sans parler du digital…

Après cette visite ministérielle, what else ? Jusqu’où va-t-elle aller ? Elle dont le vin est classé dans le Top 10 mondial. Elle qui n’est pas née dans une famille vigneronne mais qui y est venue par passion et par goût, souhaite simplement laisser une trace, écrire l’histoire du Domaine de Saint-Préfert avant de passer la main à sa fille. D’ailleurs, des américains lui ont proposé de faire un film sur elle, c’est dire. En attendant, elle va sans doute retracer par écrit le roman de sa vie, pour inspirer d’autres femmes à aller jusqu’au bout de leur rêve, suivre leur bonne étoile. Comme ‘Stella ducit’ (L’étoile nous guide) qui est le nom d’une de ses cuvées…


Châteauneuf-du-Pape, Deux femmes à la tête de Saint-Préfert

« Famille Isabel Ferrando Saint-Préfert », le nouveau nom du Domaine s’affiche, couleur azur & argent sur la façade de la propriété. Et certains vignerons du coin, machos voire jaloux, s’étranglent quand ils voient Isabel Ferrando, à la une de la Revue des Vins de France de septembre 2023, surnommée « La papesse de Châteauneuf »…

Son histoire d’amour avec la vigne remonte aux années 2 000.
A l’époque, Isabel Ferrando quitte le monde de la banque pour poser ses valises en 2002 Chemin Saint-Préfert, au sud du village de Châteauneuf. Avec son mari (Germain Giraud, meunier et patron du moulin éponyme au Thor) et sa fille, Guillemette, 5 ans. Elle découvre alors ce monde nouveau, ce terroir, ces cépages, ces galets roulés et ces saffres.

Dès 2 003, Robert Parker, le redouté critique et dégustateur américain
qui a bouleversé la vie de nombre de vignerons, titre « A star is born » dans son dictionnaire des vins, en parlant d’Isabel Ferrando. Ce qui lui vaut instantanément une renommée mondiale. En 2007, elle obtient la note mythique de 100 / 100, et ça continue en 2020 avec Jeb Dunnuck, un autre critique américain qui la classe carrément dans son Top 10, devant le Champagne Louis Roederer (14ème)… Quant au meilleur sommelier du monde, Olivier Poussier, dans son « Guide des Meilleurs Vins de France 2024 » (à paraître le 24 août prochain), il classe parmi ses coups de cœur le Châteauneuf-du-Pape Blanc 2022 du Domaine de la Famille Ferrando, qui associe, dit-il « la maturité à la fraîcheur, qui est très aérien, avec des élevages poudrés, des arômes coincés entre la Roussanne bien mûre et juteuses et fruits jaunes et une dimension minérale qu’apporte la Clairette ».

Aujourd’hui Isabel Ferrando,
est à la tête de 24 hectares de vignes, 2/3 en appellation Châteauneuf, 1/3 en AOC Côtes-du-Rhône. Elle produit 60 000 bouteilles par an, dont 75% sont exportés surtout vers les Etats-Unis et la Communauté Européenne. Malgré la baisse de consommation de vin rouge, elle ne s’inquiète pas. « Nous nous adaptons à la demande, avec moins de rusticité, moins d’alcool, plus de fraîcheur et de fruité pour nos rouges. Quant aux blancs qui connaissent un véritable engouement, notamment auprès des jeunes, nous avons sorti un petit vin de France qui s’arrache, (10 000 bouteilles commercialisées), avec la cuvée 2022 à 13° « Stella ducit », qui était la devise du Thor (« L’étoile nous guide »), en hommage à Germain, le papa de Guillemette qui nous a quittées les 22 mai 2019. »

Au bout du Chemin Saint-Préfert,
les vendanges viennent de débuter tambour battant pour les blancs « Avec une équipe de 19 saisonniers colombiens et équatoriens extraordinaires » souligne Isabel Ferrando. « Il travaillent avec notre douzaine de salariés, dont pour moitié des femmes. 2024 sera un millésime magnifique, on a eu du soleil et de la chaleur quand il fallait, de la pluie fin juillet et le week-end dernier, pas de mildiou, c’est parfait ». Elle qui a investi 3M€ en 2009 dans une nouvelle cave de vinification, qui a rénové tout le matériel de pressage et de fermentation des grappes, élève 1/3 de ses vins en cuves béton, 1/3 en foudres de chêne et 1/3 en amphores de terre cuite.

Isabel Ferrando et sa fille, Guillemette

Cette année 2023 marque une date particulière pour Isabel Ferrando,
avec l’arrivée au domaine de sa fille, Guillemette, que rien au départ ne destinait au métier de la vigne. Elle l’explique elle-même : « Certes, j’ai grandi au milieu des raisins, des barriques et des tonneaux mais à 18 ans je suis partie à Paris où j’ai fait hypokhâgne et khâgne. A l’époque, je me suis dit « Jamais je ne ferai de vin. Avec la crise sanitaire et le confinement, j’ai suivi les cours de l’Université Dauphine par internet et passé ma licence d’économie appliquée en ligne, ici, à Châteauneuf. J’ai cherché un job d’été, mais comme les caveaux, les bars et les restaurants étaient fermés et qu’on avait du mal à trouver des saisonniers, j’ai donné un coup de main au domaine. Et j’ai adoré. Mais je n’ai rien dit à maman. J’ai alors poursuivi mes études à Londres, puis dans une école de commerce de Berlin, pour un master de management. Mais devenir consultante, derrière un bureau, ne me disait rien. »

« Je voulais du concret, sur le terrain.
J’ai eu l’idée de travailler sur un BTS viti-oenologie à Beaune, au coeur de la Bourgogne, avec comme maître de stage, Jean-Marc Roulot. Là, ça a fait tilt ! La révélation, que du bonheur. Ma décision était prise de rejoindre maman, mais auparavant, pour parfaire mes connaissances, je suis allée en Californie, dans un vignoble de la Napa Valley, la Mecque du vin USA, puis en Afrique du Sud et je m’apprête à passer 2 mois en Espagne. Après je m’installerai ici, où maman me transmettra son expérience et m’aidera pour la gestion du Domaine et moi, je m’occuperai plutôt de la production ».

En février dernier, le journaliste Roberto Petronio
classait les vins du domaine « Famille Isabel Ferrando Saint-Préfert » parmi l’élite des grenaches du monde. 70 cuvées avaient été sélectionnées et il avait donné une note de 98-99 / 100 à la Cuvée Châteauneuf-du-Pape Colombis. « En 20 ans, Saint-Préfert, entre les mains d’Isabel Ferrando, est devenu un domaine majeur. Elle est passée de vins plantureux à des vins fins et précis. Cette cuvée s’inscrit au sommet de notre classement par son raffinement et son toucher de bouche grâcieux, sans rien perdre de son âme méridionale ». Déjà seule, Isabel Ferrando atteignait des sommets. Ensemble, avec sa fille Guillemette, elles vont sans doute tutoyer les étoiles. Une nouvelle aventure commence. Un nouveau chapitre va s’écrire mais à quatre mains !

Foudres

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