19 mars 2026 |

Ecrit par le 19 mars 2026

Quand le musée Angladon fait naitre le printemps entre fleurs et mémoire

À Avignon, le Musée Angladon, Collection Jacques Doucet célèbre le printemps en deux temps : une mise en lumière délicate des aquarelles florales de Madeleine Lemaire dès le 21 mars, puis une lecture habitée de Jeanne Heuclin d’un texte de Louis Aragon, le 24 mars, dans le cadre du Printemps des poètes. Entre grâce picturale et mémoire historique, une programmation qui tisse un dialogue sensible entre art et histoire.

C’est une figure aujourd’hui discrète mais autrefois centrale de la vie artistique que le Musée Angladon remet en lumière. Madeleine Lemaire (1845-1928), aquarelliste renommée de la Belle Époque, fut bien plus qu’une peintre de fleurs : une femme d’influence, au cœur des cercles littéraires et mondains de son temps.

Une peintre au cœur du Tout-Paris
Dans son salon de la rue de Monceau, se croisent alors écrivains, artistes et figures politiques, de Sarah Bernhardt à Robert de Montesquiou, jusqu’à un jeune Marcel Proust, profondément marqué par ces rencontres. Elle illustrera d’ailleurs son premier ouvrage, Les Plaisirs et les Jours, en 1896, et inspirera certains traits du personnage de Madame Verdurin dans ‘À la recherche du temps perdu’.

© Fabrice Lepeltier 

Des œuvres en don au musée
«Nous avons choisi cette artiste avec une thématique printanière, autour de compositions florales», explique Alexandra Siffredi, médiatrice du musée. Les deux œuvres présentées, issues d’un don des frères Dominique et Philippe Tailleur, offrent un aperçu rare de ce travail délicat, rarement montré au public. Dans ces aquarelles, une corbeille d’œillets se déploie dans une composition à la fois riche et aérienne, où l’on devine un héritage rococo revisité à l’aube du XXᵉ siècle. « Il y a quelque chose de très décoratif, mais aussi une atmosphère qui compte beaucoup », précise-t-elle.

Une redécouverte au fil du temps
Longtemps éclipsée, Madeleine Lemaire connaît aujourd’hui un regain d’intérêt. Après avoir été célébrée en son temps, notamment lors de l’Exposition universelle de 1900 et jusque sur la scène internationale, aux États-Unis, son œuvre a progressivement disparu des radars avant d’être redécouverte au début du XXIᵉ siècle, dans le sillage d’expositions consacrées aux femmes artistes de la Belle Époque.

Aragon, ou la mémoire à vif
À cette douceur printanière répond, quelques jours plus tard, une tout autre intensité. Le 24 mars, le musée accueille la comédienne Jeanne Heuclin pour une lecture du poème Le Médecin de Villeneuve, de Louis Aragon. Écrit dans le contexte tragique de l’Occupation, ce texte, interdit sous le régime de Vichy, évoque les rafles de Juifs en Provence, notamment à Villeneuve-lez-Avignon. «C’est un poème comme un petit film tragique, qui nous parle du toujours, du maintenant», confie Jeanne Heuclin. Une œuvre qui ne s’inscrit pas seulement dans l’histoire, mais dans une mémoire encore vive.

Jeanne Heuclin Copyright MMH

En face de la maison d’Elsa Triolet et de Louis Aragon
La comédienne, formée au Conservatoire de Paris et cofondatrice de la compagnie Houdart-Heuclin, entretient un lien intime avec ce territoire : elle a vécu face à la maison où Aragon et Elsa Triolet trouvèrent refuge pendant la guerre. « Villeneuve faisait partie d’un chemin de résistance, entre Paris et le Sud, où se sont cachés de nombreux résistants », rappelle-t-elle. Son interprétation, annoncée en deux registres, voix portée et voix chuchotée, promet une expérience immersive, où le texte se fait à la fois cri et confidence.

Entre poésie et engagement
La lecture est proposée dans le cadre du Printemps des poètes 2026, placé sous le thème de «La liberté, force vive déployée ». Un choix qui résonne particulièrement avec ce texte d’Aragon, écrit à la suite d’une rafle en 1942, et longtemps empêché de circuler. Jeanne Heuclin souligne d’ailleurs l’importance de faire entendre ces œuvres censurées : « Il nous a semblé essentiel de rappeler des textes qu’on a empêchés d’être lus. » Un travail de transmission qui trouve ici un écho contemporain, alors que les questions de mémoire et de liberté étreignent les peuples et les territoires. En réunissant ces deux propositions, le Musée Angladon compose une programmation subtile, où la légèreté florale de Madeleine Lemaire dialogue avec la gravité d’Aragon. Deux façons, en somme, d’explorer ce que l’art peut dire du monde : sa beauté fragile, mais aussi ses blessures.

Les infos pratiques
Accrochage de saison Madeleine Lemaire, compositions florales à l’aquarelle. À partir du samedi 21 mars 2026 (du mardi au samedi, 13h-18h). Entrée du musée : 8€ / 6,50€ / 5€ (Avignonnais) / 3€. Lecture, Le Médecin de Villeneuve de Louis Aragon, par Jeanne Heuclin. Mardi 24 mars 2026 à 19h. Musée Angladon-Collection Jacques Doucet, Avignon. Tarif unique : 12€ (réservation obligatoire). Jauge de 20 personnes dans la bibliothèque. Musée Angladon-Collection Jacques Doucet. 5, rue Laboureur à Avignon. Réservation : accueil@angladon.com – +33 (0)4 90 82 29 03.
Mireille Hurlin

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