Dans ‘La Tournée’, paru aux Éditions L’Iconoclaste, Maxime Rossi prête sa voix d’infirmier et de pompier volontaire à un portrait aigu de la France rurale : quotidien des tournées, solitude des âgées, dilemmes de la fin de vie et préoccupations pour la jeunesse. Entretien exclusif : l’auteur dit avoir écrit un roman, qui, pour le lecteur, génère un concentré d’informations sur ce qui menace notre humanité.
« C’est un roman, j’insiste là‑dessus », répète Maxime Rossi, qui puise ses mémoires comme l’on cherche des casses dans un vieux meuble d’imprimeur avec sa kyrielle d’étroits tiroirs… Dans ceux-ci j’ai le souvenir de telle personne… dans un autre, le souvenir de quelqu’un que j’ai rencontré à un autre moment. » De ces fragments naissent des personnages composites : « j’abouche un petit bout de l’un, un petit bout de l’autre… pour qu’ils aient une dimension universelle. » Le procédé permet à l’auteur de transformer le vécu professionnel en figures romanesques, universelles, sans effacer la véracité des situations.
Soigner, au quotidien : gestes et présences
Maxime Rossi raconte la tournée comme un inventaire de gestes minuscules et essentiels : panser, prescrire, mais aussi « sortir les poubelles, nourrir le chien, aller chercher des poireaux au jardin, faire la lecture ». Ces actes dessinent un métier « très honnête, très simple, très humble » et révèlent la fonction sociale de l’infirmier : « il devient souvent le seul visiteur de la journée, presque un membre de la famille. » Pour lui, écrire est d’ailleurs la suite naturelle du travail : « j’aime écrire parce que j’écris souvent après avoir bossé et parce que les gens m’ont raconté des histoires. » L’ouvrage ‘La tournée’ interpelle : « Ce sont des situations sur ce qu’il y a de plus profond, qui se passe dans notre société et qui est de l’ordre de cette perte d’humanité ». Il met en regard désert médical, abandon des aînés et souffrances psychiques : alcoolisme, troubles psychiatriques, solitude.

« Nos ainés sont traités comme des marginaux«
« J’ai une théorie sur nos aînés, confie Maxime Rossi, c’est que les personnes âgées aujourd’hui à la campagne, sont des marginaux, c’est-à-dire qu’ils sont totalement laissés pour compte du progrès. Ils sont totalement inopérants, on leur répète à longueur du temps que dans une société capitaliste, de la performance, ils ne servent à rien, ils coûtent du fric à tout le monde, et en fait, ils n’intéressent personne. Donc, ils n’auront pas les mêmes chances que les autres, dans ce monde de la santé. J’ai, par exemple dans mon activité, un couple de patients. Tous les jours je vais les voir, et je les trouve devant la télé. Sur lcelle-ci, il y a marqué : ‘problème de connexion’, et tous les jours, je leur remets la télé parce que simplement, la zapette n’est pas adaptée, et ça n’intéresse personne. Ils n’intéressent personne. Donc moi je vais m’intéresser à eux, ils veulent regarder la télé, je vais les aider à le faire, à tel point qu’ils me disent, tiens, c’est le réparateur de télé qui arrive. »
La question de la fin de vie, sans simplification
Egalement, un père désireux d’être aidé à mourir hante la journée‑narration. Sur l’euthanasie, Maxime Rossi assume la complexité : il « comprend le droit de mourir » mais « ne se sent pas capable de faire ce geste ». Il reconnaît que ce dilemme est courant chez les soignants : « c’est un conflit intérieur que beaucoup de soignants vivent aujourd’hui ». Plutôt que d’imposer une réponse, le roman installe le lecteur dans l’angle moral d’une décision irréductible.
« je suis fondamentalement pour l’aide à mourir, pour que les gens puissent choisir.Maintenant, je ne veux pas qu’on choisisse à leur place, et ensuite, il y a un truc qui me paraît bizarre :comment peut-on peut assigner une telle mission à l’hôpital, alors qu’il est totalement exsangue, depuis le Covid .C’est un monde qui est totalement ravagé. »
Inquiétudes pour la jeunesse : Ritaline, écrans et usure précoce
Dans un deuxième livre à paraître, dont il dessine les prémices, Maxime Rossi confie sa préoccupation pour la génération montante : « J’ai des enfants, ils ont 14, 16 et 18 ans… on est en train de produire une génération qu’on est en train de bousiller. » Il pointe des phénomènes concrets : usage massif de psychotropes comme la Ritaline, les effets sanitaires et physiques liés aux écrans comme la vue abîmée, la baisse d’audition liée aux écouteurs intra‑auriculaires, et une médicalisation accrue des jeunes, notamment d’antidépresseurs car le Covid, les confinements, leur ont fait beaucoup de mal. Un deuxième livre centré sur « la colère des jeunes ».

Littérature et soin, quand les deux professions se nourrissent l’une et l’autre
Ancien libraire, Maxime Rossi dit trouver dans la littérature une matière que le soin n’offre pas : « on les raconte -ces rencontres- de façons détournées… on parle d’eux – les habitants des petits bourgs ruraux- quand même. » Réciproquement, l’expérience du soin alimente son écriture : « il y a une façon de raconter les autres… je me nourris de beaucoup de gens que je connais très bien. » Le résultat est une langue sobre, ciselée, qui rend justice aux vies traversées.
Pourquoi ce livre nous concerne tous
Le livre ‘La Tournée’ ne se contente pas d’émouvoir ; il pose des diagnostics sur l’état du lien social. Maxime Rossi confie sans effet de manche : « on soigne pour s’oublier un peu… pour panser en soi une blessure incurable. » Le roman tient à la fois de la chronique intime et du manifeste discret : il invite au regard et à l’action, sans didactisme. L’auteur conclut : « j’ai rencontré Miguel Benasayag, qui était un psychanalyste et un philosophe, chroniqueur sur France Culture. Il avait vécu sous la dictature des généraux en Argentine, avait été emprisonné et soumis à la torture. Il a écrit un livre magnifique ‘La fragilité’ aux éditions de La Découverte, et, comment, on pouvait l’utiliser comme un moyen d’entrer en communication avec la fragilité de l’autre pour mieux l’accompagner, pour mieux l’accueillir. C’est François Cheng qui dit que souvent : Pour prendre conscience du bonheur, il faut avoir connu de grandes souffrances. Je pense que nos souffrances et notre propre vulnérabilité, sont un moyen d’accueillir la vulnérabilité de l’autre, d’en prendre soin, de la respecter. »
Les infos pratiques
‘La Tournée’ de Maxime Rossi. Roman. Aux éditions L’Iconoclaste. L’auteur sera présent lors du Festival littéraire Lire sur la Sorgues à L’Isle‑sur‑la‑Sorgue. Le Festival littéraire aura lieu du 13 au 16 mai. Tout le programme ici. Maxime Rossi rencontrera son public Jeudi 14 mai à 17h à l’4rtgallery. L’Isle-sur-la-Sorgue.
Mireille Hurlin








