6 février 2026 |

Ecrit par le 6 février 2026

Le pacte et la perte

Écrite en pleine tourmente de la Première Guerre mondiale, L’Histoire du soldat demeure une œuvre d’une saisissante actualité. À mi-chemin entre théâtre, musique et récit moral, la pièce d’Igor Stravinsky interroge le prix du renoncement, la tentation du pouvoir et l’illusion du bonheur. À Avignon, cette fable grinçante retrouve la scène dans une forme resserrée, fidèle à l’esprit ambulant voulu par son compositeur.

Un soldat démobilisé, sans fortune, marche pour retrouver les siens. Sur la route, le Diable l’aborde et lui propose un marché en apparence équitable : son violon contre un livre capable de lui offrir richesse et pouvoir. Mais le pacte est trompeur. En acceptant, le soldat perd bien plus que son instrument : le temps s’efface, les années s’envolent, et le monde qu’il espérait retrouver n’existe plus.

Un conte musical de Stravinsky, entre fable noire et modernité sonore
Devenu riche, mais irrémédiablement seul, il comprend que la victoire matérielle n’efface ni l’exil intérieur ni la nostalgie de ce qui a été sacrifié. Dès lors, une seule obsession s’impose : récupérer son violon, symbole de liberté, d’identité et de vie, quitte à affronter le Diable lui-même.

Stravinsky, l’audace en temps de guerre
Composée en 1918 par Igor Stravinsky, L’Histoire du soldat naît dans un contexte de pénurie, d’exil et d’incertitude. Privé de grands orchestres et de moyens, le compositeur invente une forme radicalement nouvelle, pensée pour la route : une petite formation instrumentale, un narrateur, des personnages parlés, et une musique affranchie des cadres classiques.

Les rythmes populaires de l’époque
Stravinsky y convoque les rythmes populaires de son époque : tango, ragtime, jazz, paso doble, qu’il détourne avec une ironie mordante. Le résultat est une partition fragmentée, nerveuse, profondément moderne, où la danse côtoie la dissonance et où chaque motif semble avancer sur un fil.

Copyright La Scala Provence

Une œuvre toujours dérangeante, toujours actuelle
Plus d’un siècle après sa création, L’Histoire du soldat conserve une force intacte. Derrière l’apparente simplicité du conte, l’œuvre interroge des thèmes universels : la tentation de l’argent, la perte de sens, le rapport au temps, la solitude moderne. Le Diable n’y est jamais caricatural ; il agit par promesse, par ruse, par le langage, comme une métaphore des renoncements consentis.

Paroles et musiques
La version présentée à Avignon s’inscrit dans cette tension permanente entre parole et musique. Le pianiste Rodolphe Menguy et le comédien Bertrand de Roffignac portent ce dialogue serré entre texte et partition, dans une interprétation qui privilégie la clarté du récit et la précision rythmique, au service d’un théâtre musical exigeant, sans artifice.

Un théâtre de poche, pour une grande œuvre
Pensée dès l’origine comme un théâtre ambulant, L’Histoire du soldat trouve naturellement sa place dans une salle à jauge maîtrisée, où la proximité avec les interprètes renforce la puissance du propos. Ici, chaque silence compte, chaque accent musical devient un geste dramatique. Le spectateur n’assiste pas à un simple concert, mais à une expérience scénique, où la musique raconte autant que les mots.

Les infos pratiques
L’Histoire du soldat. Musique & Théâtre musical Jeudi 12 février. 19h30. De 10 € à 25 €. La Scala Provence. Salle Scala 200. 3, rue Pourquery de Boisserin, Avignon Réservations ici et programmation ici.
Mireille Hurlin

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