5 février 2026 |

Ecrit par le 5 février 2026

Quand le Musée Angladon joue son avenir

À Avignon, le Musée Angladon – Collection Jacques Doucet aborde 2026 comme une année de transition : pas d’exposition estivale, mais une programmation ‘maison’ foisonnante et, surtout, l’ouverture d’un chantier stratégique. En toile de fond, une contrainte juridique héritée du legs des fondateurs et une équation financière jugée intenable à moyen terme. La Fondation Angladon-Dubrujeaud, reconnue d’utilité publique, va saisir le Tribunal judiciaire d’Avignon pour assouplir les charges successorales : pouvoir prêter des œuvres à l’étranger et, en dernier recours seulement, obtenir l’autorisation de céder une pièce majeure. 

Le musée fêtera ses 30 ans à l’automne 2026, trois décennies après son ouverture au public (15 novembre 1996).  Pour Lauren Laz, directrice du musée Angladon, l’anniversaire a valeur de signal : « 30 ans, c’est un peu l’heure du bilan », dit-elle, avant d’assumer l’idée d’une transition à construire plutôt que subie. Philippe Lechat, président de la Fondation depuis 2025, résume la philosophie de l’année : anticiper. « C’est un peu mon origine professionnelle : anticiper les problèmes avant qu’ils arrivent sur la table », confie-t-il, en justifiant la procédure à venir.

Le ‘nœud’ du testament : protéger la collection… sans l’enfermer
Le Musée Angladon est né d’un geste patrimonial très encadré : la collection et l’hôtel particulier des fondateurs, héritiers de Jacques Doucet, ont été pensés pour rester un ensemble cohérent, préservé et transmis. Mais ces garde-fous deviennent aujourd’hui des verrous. Philippe Lechat rappelle deux interdictions : « les œuvres ne devaient pas sortir de France » et « aucun bien légué ne devait être vendu ». D’où la demande, auprès du Tribunal judiciaire d’Avignon, de révision des charges : obtenir la possibilité de faire voyager des œuvres à l’international et, si nécessaire, de lever ponctuellement l’inaliénabilité. L’enjeu n’est pas seulement administratif : « prêter, c’est exister dans le calendrier des grandes expositions, dans les échanges scientifiques et dans la circulation des publics, » rappelle Lauren Laz.

Philippe Lechat, Lauren Laz et Nathalie Saint-Oyant Copyright MMH

2029, Doucet centenaire : le rendez-vous international à ne pas manquer
L’horizon fixé est limpide : 2029 marquera le centenaire de la mort de Jacques Doucet (1853-1929), couturier, collectionneur et mécène, figure majeure des scènes artistique et littéraire de la Belle Époque. Lauren Laz le dit sans détour : « en 2029, nous allons fêter le centenaire de la disparition de Jacques Doucet ». Et d’expliquer que des projets d’expositions à l’étranger se dessinent déjà ; pour y participer pleinement, il faut que certaines pièces d’Avignon puissent, demain, franchir les frontières. Dans la collection, le symbole est connu : Wagons de chemin de fer à Arles (1888) de Van Gogh, conservé au musée. 

Déficit structurel : la mécanique qui érode l’avenir
Le discours interne est prudent, mais l’alerte est claire : le modèle économique, fondé sur les revenus du patrimoine de la Fondation, ne suffit plus. Philippe Lechat évoque une réalité “structurelle”, soumise en plus aux aléas des marchés financiers : quand les rendements faiblissent, la marge se réduit, et la réserve s’use. Durant l’interview, un chiffre revient : un déficit annuel évoqué autour de 500 000€, quand les recettes se situeraient un peu en deçà de 300 000€. L’objectif affiché n’est pas de dramatiser, mais de se donner des options. «On demande l’autorisation. Ça ne veut pas dire qu’on utilise l’autorisation», insiste-t-il à propos d’une éventuelle vente, présentée comme une solution de sauvegarde, « en dernier recours ».

Une saison 2026 sans “blockbuster”, mais pleine d’expériences
Conséquence directe : pas d’exposition d’été ‘classique’ en 2026, afin de concentrer l’énergie de l’équipe sur la réécriture du projet muséal à l’horizon 2030. Pour autant, le musée refuse l’hibernation culturelle et mise sur des formats plus vifs, plus proches, plus sensoriels.

Wagons de chemin de fer à Arles de Vincent Van Gogh en 1888 Copyright MMH

Parmi les temps forts annoncés
Théâtre : une relecture contemporaine de La Mouette de Tchekhov, pensée comme une déambulation dans les espaces du musée. Printemps des poètes : lecture-rencontre autour d’un poème d’Aragon, Le médecin de Villeneuve. L’agenda ici.

Accrochages de saison : focus d’œuvres et contrepoints dans la maison-musée
Médiation : les “Jeudi Art”, ateliers adultes, stages et propositions jeune public, maintenus comme colonne vertébrale. Et surtout, une proposition rare dans une maison-musée : un parcours olfactif conçu avec la créatrice Nathalie Saint-Oyant. Lauren Laz en décrit l’ambition : « une manière… de sortir du cadre, et d’avoir une dimension sensorielle un peu nouvelle », avec des installations pensées salle par salle, ‘délicates’, pour éviter toute saturation. Le musée évoque aussi un travail en cours avec l’Osmothèque, conservatoire dédié à la mémoire des parfums et des odeurs. 

Partenariats : Orsay en ligne de mire, Avignon comme clé d’entrée
Autre axe : des synergies muséales, en particulier avec le Musée d’Orsay, ‘partenaire naturel’ au regard de la chronologie des collections. Lauren Laz mentionne des ‘hypothèses en construction’, avec l’idée de prêts de longue durée qui ‘muscleraient’ l’attractivité du parcours avignonnais. Mais le nerf de la guerre reste local. Dans l’interview, la directrice Lauren Laz résume la stratégie : plan 1, convaincre les collectivités de bâtir un soutien pérenne ; plan 2, se préparer au pire pour ne pas agir sous contrainte. « Le verrou, c’est un petit peu la Ville », glisse-t-elle, en espérant qu’un dialogue plus fécond s’ouvrira après les municipales.

Quand l’œuvre s’émancipe et sort de son cadre grâce à Nathalie Saint Oyant Copyright MMH

Un musée ‘réinventé’ plutôt qu’un musée ‘sauvé’
À l’échelle d’Avignon, l’Angladon tient une place singulière : une maison-musée, une collection resserrée mais prestigieuse avec de grands peintres comme Degas, Cézanne, Sisley, Picasso, Modigliani, Van Gogh… et plus de 4 000 œuvres d’art visuelles et objets, et la présence tutélaire de Jacques Doucet, dont l’héritage irrigue encore l’histoire de l’art. 2026 ne ressemble donc ni à une année blanche, ni à une simple parenthèse : c’est une année de travail, de test et de preuves, où l’institution cherche moins un miracle qu’une architecture durable. Comme le résume Lauren Laz, l’objectif est de « mettre sur la table toutes les opportunités possibles » pour construire, d’ici 2030, un musée capable de rayonner sans se renier.

Les infos pratiques
Musée Angladon – Collection jacques Doucet. Du mardi au samedi, de 13h00 à 18h. Dernière admission à 17h15. 5, rue du laboureur à Avignon 04 90 82 29 03. accueil@angladon.com
Mireille Hurlin

Alexandra Siffredi, médiatrice, Philippe Lechat, Nathalie Saint-Oyant et Lauren Laz Copyright MMH

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