Un lanceur d’alerte est-il un ennemi du peuple ?
En 1882, Henrik Ibsen écrivait Un ennemi du peuple, l’histoire du docteur Stockmann qui découvrant que les eaux de sa ville thermale sont contaminées alerte la ville et la population mais est totalement discrédité et considéré comme un ennemi du peuple. En effet, ses révélations mettraient en péril les emplois, le tourisme, la réputation de la ville…
À l’heure des lanceurs d’alerte, des fake news la dramaturge brésilienne Christiane Jatahy et l’acteur et réalisateur brésilien Wagner Moura ont voulu revisiter cette pièce aux résonances si contemporaines en offrant au héros une justice sociale c’est-à-dire un tribunal du peuple puisqu’il est accusé d’être un ennemi de ce même peuple. Dès le début, un jury de dix personnes est tiré au sort parmi le public. Il siégera sur scène pendant toute la durée du spectacle encadré par l’acteur Matthieu Sampeur. La scène se situe donc dans un tribunal, la première partie du spectacle fonctionne avec la même rigueur et règles qu’un procès : chaque partie est invitée à exposer ses arguments. Ce sont des joutes oratoires plus ou moins calmes avec preuves à l’appui. En effet, le cinéma cher à Christiane Jatahy s’introduit dans ce huis clos qui ne le restera pas : des vidéos, photos, entretiens sont projetés.Les enjeux écologique et de santé publique sont exposés d’une part tandis que les répercussions économiques et sociales sont avancées. Tout ceci est intéressant mais encore bien formel malgré le jeu extraordinaire de Danilo Grangheia qui joue le rôle du maire frère de l’accusé, Julia Bernat avocate et fille de Thomas et l’extraordinaire acteur qu’est Wagner Moura. Quand les jurés sont invités à transmettre leurs questions pour être sûr d’avoir bien compris et les accusations, et les enjeux, on s’y perd un peu car tout se fait en anglais, aucune traduction n’est affichée mais le relais est pris petit à petit par les acteurs eux-mêmes . Ce flou participe cependant à une bascule dans le spectacle : tout s’embrouille, une injustice se dessine, les esprits s’échauffent et ça devient formidable. La salle réagit. Le théâtre est bien vivant et nous sommes enfin invités dans cette agora à nous interroger : Qu’est ce que la Vérité ? Est-elle unique ou il y en a-t-il plusieurs versions ? Mais laquelle prime ? La scientifique ? La majoritaire ? Est-elle juste ? Nous ne sommes plus de simples spectateurs mais bien des citoyens face à un dilemme : Un lanceur d’alerte est il un ennemi du peuple ? Un agitateur ? Un anti démocrate ? Un égoïste ? Alors se pose la question terriblement actuelle de la montée des idées d’extrême droite et du mécanisme du fascisme. Comment le débusquer en le combattant démocratiquement alors qu’il se sert justement de la démocratie, c’est-à-dire de la volonté du plus grand nombre pour asseoir sa légitimité ?
Si le propos se veut politique, la dimension émotionnelle n’est pas négligée. La question de la famille, de la fratrie que l’on ne choisit pas est posée également. L’intimité de l’accusé est malmenée et son passé fouillé. Nous perdons quelquefois nos repères de bien-pensants mais Wagner Moura lui ne faiblit pas. Sa solitude et son désarroi sont magnifiquement montrés en hors champ grâce à la caméra mobile qui le suit dans ses déplacements. Ce soir là, ils étaient huit jurés à acquitter Thomas Stockman mais l’histoire ne fait que commencer…
Mercredi 22 juillet. 18h. 40€. Gymnase du lycée Aubanel. Avignon
























































