Organisées par La Provence et Le Crédit Agricole chez la Famille Perrin, ces rencontres-débats sur les enjeux de l’agriculture et la viticulture de demain ont été l’occasion de faire le point sur le changement climatique, les attentes des consommateurs et la transition environnementale avec des paysans, des élus et des représentants de l’INRAE et du Canal de Carpentras.
« L’eau et les agriculteurs » ou encore « Économie agricole et viticole face aux nouveaux défis » ont été les sujets abordés notamment par Franck Alexandre, Président du Conseil d’Administration de la Caisse d’Épargne, d’Isabel Ferrando, propriétaire du Domaine réputé de Saint-Préfert à Châteauneuf-du-Pape, de Nicolas Paget, le maire de Courthézon, de Bénédicte Martin, vice-présidente de la Région Sud, en charge de l’agriculture, la viticulture, de la ruralité et du terroir et de Christian Mounier, vice-président du Conseil Départemental de Vaucluse et fils de paysans.
Au cours des échanges animés par le directeur de la rédaction de La Provence, Olivier Biscaye, venu de Marseille et en présence de la directrice départementale du journal, Mélanie Ferhallad, Nicolas Paget a insisté sur « le lieu emblématique où nous nous trouvons, le Château Beaucastel, une propriété d’exception connue dans le monde entier pour sa production de Châteauneuf-du-Pape. Ici, l’eau et sa raréfaction est un sujet majeur, comme l’innovation, la pression foncière. Nous devons éviter une urbanisation excessive pour préserver les mètres carrés agricoles. » Il a aussi parlé de remembrement. « Depuis la construction de la ligne TGV Med en 2000 qui a redessiné les paysages de la Vallée du Rhône, nos parcelles sont trop petites, entre 2 000 et 3 000m², il faut au minimum 3 à 5 hectares pour que passent les engins agricoles d’aujourd’hui Donc nous devons tous travailler ensemble pour avancer. »
L’agriculture, 1re économie de Vaucluse
En l’absence des présidentes régionale et départementale de la Chambre d’Agriculture, c’est Christian Mounier qui a rappelé que l’activité agricole au sens large (fruits, légumes et vignes) est la 1re économie de Vaucluse (1 106M€ de chiffre d’affaires et 12 700 emplois). Il a aussi mis en évidence le rôle incontournable du Barrage de Serre-Ponçon, non seulement comme producteur hydroélectrique, comme infrastructure touristique mais aussi dans l’irrigation avec une retenue d’eau de 1,272 km3 (milliards de m3) et un débit de la Durance de 80m3/seconde, sans oublier le projet HPR (Hauts de Provence Rhodanienne) dans le Nord Vaucluse.
« Nous devons nous adapter au marché. »
Franck Alexandre
Franck Alexandre, le vigneron-banquier a lui aussi parlé de la nécessité de remembrer les terres dans le Vaucluse où la surface moyenne des parcelles est de 23 hectares. Il a évoqué le besoin de cultiver d’autres espèces comme les pistaches et les grenades, économes en eau. Et parlé des vins qu’attend le consommateur. « Nous devons nous adapter au marché. Aux rouges trop lourds, trop alcooleux, les jeunes préfèrent des vins plus légers, plus frais. » Il a aussi évoqué une structure qui entre 1963 et 2014 a façonné le territoire, la DATAR (Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale), à l’époque d’Olivier Guichard, Jérôme Monod, Philippe Lamour, Edgar Pisani. « Il suffisait d’un ou deux coups de fil à Paris pour peser sur les décisions qui nous concernaient ici, dans le Sud. Maintenant on a perdu un peu de notre influence dans les ministères de la capitale, même si on est toujours en relation avec la préfecture qui fait remonter les dossiers. »

Réduire la consommation d’eau…
De son côté, André Bernard, ancien président de la Chambre Régionale d’Agriculture et actuel président du Canal de Carpentras, a évidemment, parlé de l’énorme projet HPR à 480M€ pour irriguer 22 000 hectares sur 81 communes du Nord Vaucluse et du Sud Drôme. « Nous avons absolument besoin d’irrigation tout en divisant par deux la consommation d’eau. Nous avons déjà montré notre adaptation avec le goutte à goutte puisque nous avons déjà fait baisser la consommation par 10. »
André Chanzy qui est directeur de recherche à l’INRAE d’Avignon, a évoqué la « plasticité » des plantes. « Depuis le 1er épisode de sècheresse en France qui remonte à 1976 — à l’époque on ne parlait pas encore de canicule comme aujourd’hui 50 ans après — on avait remarqué que la croissance des arbres avait ralenti. Depuis, on a évolué, grâce effectivement au goutte à goutte qui renforce le système racinaire. Par capillarité, l’humidité se maintient, on sait la piloter, la contrôler, mesurer le taux d’hygronomie à la goutte près. Mais paradoxalement en enterrant les tuyaux et les canalisations en profondeur, les oiseaux comme les insectes, les plantes et la biodiversité ont du mal à profiter de l’eau pour survivre. Il faut neutraliser cet effet pervers pour maintenir l’écosystème. »
…tout en résistant à la sécheresse
De son côté Bénédicte Martin, la conseillère régionale a, elle aussi, évoqué le rôle d’accompagnement que joue la région Provence-Alpes-Côte d’Azur auprès des paysans, « pour une agriculture durable, viable, de qualité et compétitive. » Elle a évidemment parlé du rôle crucial de l’eau, « C’est une question de survie qui conditionne tout, la production agricole et viticole comme les paysages qui attirent des touristes du monde entier. C’est pourquoi nous participons à toutes les expériences, par exemple au vignoble de Piolenc, avec des espèces résistantes à la sècheresse comme aux maladies et des panneaux photovoltaïques orientables pour protéger les feuilles de vigne des rayons intenses du soleil. Et d’insister sur la nécessité de programmer un calendrier d’investissements année après année pour le lourd, très lourd financement du projet HPR, en ces périodes d’endettement maximum de la France.
« L’eau, c’est une question de survie. »
Bénédicte Martin
En marge des débats, Isabel Ferrando a alerté sur l’impact de la canicule sur les prochaines vendanges. « La maturité des vignes avance à la vitesse grand V, sur notre vignoble, on va devoir entamer la récolte dès le 10 août. Le problème, c’est de recruter du personnel aussi tôt. Or, la MSA (Mutualité sociale agricole) couvre tous les paysans, salariés ou pas, pour l’ensemble des branches de la Sécurité Sociale : maladie, famille, vieillesse, accidents du travail, maladies professionnelles, insertion, sécurité au travail et embauche. Justement, c’est là que le bât blesse. Ici, dans le Vaucluse, c’est le seul département du Sud qui fonctionne ainsi, elle considère que la prestations de service est une forme de concurrence à l’interim. Elle doit se limiter à des tâches extrêmement qualifiées sinon c’est de l’interim caché, du travail dissimulé. Moi, je supervise les saisonniers quand ils arrivent à Saint-Préfert, je leur explique ce qu’ils doivent faire et je leur fournis le matériel nécessaire. C’est à nous de faire les contrats à la place de la MSA, de vérifier leur identité, de les déclarer, c’est kafkaïen face à l’avancement de la date des vendanges et surtout face à la pénurie de main d’oeuvre. J’en ai parlé à France Travail et à Monsieur le Préfet, j’espère que tout va rentrer dans l’ordre rapidement. »
Le Château de Beaucastel a accueilli ces 1res Assises de l’Agriculture
Ces 1res Assises de l’Agriculture ont été l’occasion de rencontrer « l’âme de ce lieu », Jean-Pierre Perrin, qui, avec son frère François, représente la 4e génération de propriétaires de ce domaine d’exception, le Château de Beaucastel qui date de 1549 et qui a fait l’objet de travaux qui ont duré 7 ans. « Je suis un paysan, j’ai les pieds sur terre. Notre but n’était pas de faire flamboyer, briller cette propriété, d’impressionner. Au contraire, on a pensé à ce que vivraient nos petits-enfants quand le climat aura encore changé. Du coup, on a pensé à une climatisation naturelle, avec une cave de vinification adaptée au climat à venir. On a fait tous ces travaux pour être en phase avec le futur. Le beau, on s’en fout. Nous on a voulu faire mieux avec moins. Ici, pas de béton, pas de ferrailles pour l’armer, de la terre et de la pierre. » Les argiles ont été utilisées pour le pisé.
Quand Jean-Pierre Perrin, son frère François et leurs enfants ont décidé d’entamer des travaux, ils ont demandé à une agence de lancer le concours international d’architectes. Parmi les 1 360 propositions, une a émergé du lot, celle de l’architecte indien Bijoy Jain qui travaille sur des maquettes, pas des dessins et qui prend en compte les techniques de construction locales comme les matériaux, en une relation terre – forme – histoire. Il a été choisi avec un autre architecte, Louis-Antoine Grégo, dont le cabinet est installé à Avignon.
Jean-Pierre Perrin, poursuit : « On est parti d’une feuille blanche. C’était en plein Covid. Avec les garanties décennales, les assureurs ont mis deux ans pour accepter le contrat. Le risque supplémentaire, c’est qu’en période de confinement, de France au ralenti, les entreprises choisies ne savaient pas combien de temps cela allait durer, finalement tout le monde a signé. Et les taux d’intérêt étaient ridiculement bas, du coup ça a coûté (un peu) moins cher. L’architecte indien qui a été choisi n’avait jamais fait de cave, mais il est diplômé de l’Université Saint-Louis de Washington et donne des cours à Zurich, à New-York. »
« Je suis paysan et à 82 ans, j’entend le rester, j’ai horreur du superficiel, du clinquant. » Dans cette famille où on fait du vin bio et biodynamie sur une centaine d’hectares dans une démarche naturelle, les 6 000m² de bâtiments beiges et ocres ont été préservés, 4 000m3 de cave ont été creusés, la terre, le sable et les galets conservés pour être réemployés. « Du coup on a évité une noria de camions, de pollution sonore, visuelle, de poussières et de vibrations au milieu du vignoble », ajoute le patriarche. À 9m sous terre, se trouve un bassin de 2 000m3 où les eaux de pluie sont filtrées et où le mistral s’engouffre et refroidit le chai. Entre vignes, oliviers, chênes-truffiers, pins, cyprès, essences méditerranéennes se sont fait leur place.


L’un des fils de Jean-Pierre Perrin, Marc, qui a rencontré un ami commun de Brad Pitt et Angelina Jolie, a été chargé par le couple-star en 2011 de s’occuper du Château de Miraval dans le Var où ils sont associés. Un partenariat qui a permis de voir l’acteur en chair et en os sur l’AOC Châteauneuf-du-Pape. Mais Jean-Pierre Perrin reste humble et discret. « Ici, pas de cars de touristes. Pas de caveau de vente. On reçoit les visiteurs uniquement sur rendez-vous pour leur parler de notre savoir-faire. On souhaite simplement leur inoculer notre passion du vin. » Sur les 13 cépages utilisés par Beaucastel pour ses assemblages, le rouge compte un pourcentage de 30% de Mourvèdre, sans doute ce qui le rend unique. Chaque année 600 000 bouteilles sont produites à Courthézon.
Le Château de Beaucastel a reçu en 2025 le Prix AMO de l’Association Architectes et Maîtres d’Ouvrage pour cette réalisation « exemplaire » par son innovation, sa qualité et son engagement environnemental.

























































