Aurore Bergé, encadrée par six motards de la gendarmerie nationale et trois voitures de la Préfecture, arrive sur le Chemin de Saint-Préfert vers 16h le 28 août. La Ministre de l’Égalité entre les Femmes et les Hommes et de la Lutte contre les Discriminations vient rendre visite à la Famille Isabel Ferrando, deux vigneronnes, la maman à la tête de ce domaine depuis une vingtaine d’années et sa fille Guillemette qui est venue la rejoindre depuis le confinement et qui petit à petit s’apprête à lui succéder.
Le duo mère-fille, qui conjugue la passion au féminin, a invité quelques consœurs vigneronnes pour échanger avec Aurore Bergé. Toutes des femmes de caractère à commencer par Laure Berthet-Rayne, 1re femme Présidente du Syndicat des Vignerons de Châteauneuf-du-Pape, qui depuis 2003 dirige le domaine familial éponyme de 29 hectares. Zoé Meunier du Moulin de la Gardette qui a fait des études d’anthropologie et histoire de l’art avant de revenir sur la terre de ses aïeux, à Gigondas. Présente également Solenne Sabon du Clos du Mont-Olivet qui s’apprête à 23 ans à faire ses 1res vendanges et enfin Amélie Barrot, 3e génération des 125 hectares des vignobles Mousset-Barrot, dont le grand-père Louis avait acquis en 1930 les châteaux des Fines Roches, Jas de Bressy et Bois de La Garde.
Isabel Ferrando accueille la ministre en expliquant comment elle avait imaginé sa vie et comment elle l’a réellement vécue. « Comme Simone de Beauvoir, sans le déterminisme familial, social. Je voulais être libre, capable de tracer mon propre chemin, échapper aux injonctions de la société, au carcan imposé au sexe dit faible. » Après avoir évolué dans le monde de la banque et rencontré Germain Giraud, ancien maire du Thor pendant trois mandats et président du Modem en Vaucluse, elle change de vie en mettant au monde leur fille Guillemette en juillet 1997. Ils veulent pour elle le meilleur, un environnement de qualité, un nouveau cadre. Ils acquièrent en 2002 le Domaine de Saint-Préfert et ses 22 hectares dans une des communes les plus réputées de la planète pour ses vignes, Châteauneuf-du-Pape. Isabel Ferrando suit avec opiniâtreté des études de viticulture pour savoir entretenir la vigne, la tailler, l’ébourgeonner, l’effeuiller, la vendanger après la véraison, la vinifier, l’élever dans des barriques de bois ou des cuves inox, la commercialiser. Mais aussi gérer le domaine, savoir recruter le personnel, former une équipe compétente, passionnée, soudée et solidaire.
Françoise Giroud, la journaliste qui avait fondé L’Express avec Jean-Jacques Servan-Schreiber avait été nommée par Valéry Giscard d’Estaing 1re Secrétaire d’Etat à la Condition Féminine en 1974 et s’était rendue célèbre en affirmant que « La femme serait l’égale de l’homme le jour où, pour un poste important on désignerait une femme incompétente. » C’était l’époque où les stéréotypes sur la crédibilité, la légitimité des femmes au travail étaient mises en question, elles n’étaient pas jugées à armes égales par rapport aux hommes, elles étaient discriminées. Lentement mais sûrement, l’idée d’égalité a progressé, les salaires aussi mais depuis des décennies, elles ont dû se battre pour faire valoir leurs droits.
Être une femme dans les métiers du vin
Les vigneronnes réunies vendredi chez Isabel et Guillemette Ferrando ont dû faire leurs preuves pour être maîtresses chez elles, s’imposer dans un monde plutôt macho. « On ne décide pas à notre place », précise Laure Berthet-Reyne. « Côté technique où c’est parfois physique, les hommes nous aident », ajoute Zoé Meunier. En revanche Solenne Sabon dont le papa est camerounais a été qualifiée d’ « exotique » par certains, à Châteauneuf, en raison de la couleur de sa peau. « C’est ici que j’ai connu le racisme. » Guillemette ajoute : « Etre fille dans un milieu masculin impose de gagner en légitimité », de son côté Emilie Barrot, elle, a choisi de reprendre son nom de jeune-fille pour se faire une place, « Avant quand j’étais aux côtés de mon père dans un salon du vin, les vignerons ne parlaient qu’à lui. » Une jeune collaboratrice a quitté un domaine de Chusclan pour St-Préfert : « J’ai failli changer de métier, je n’en pouvais plus du machisme, du paternalisme. »
Après tous ces témoignages, Aurore Bergé a insisté sur le nécessaire équilibre femme-homme. « Dans la vie les deux sont nécessaires, on est complémentaires, avec chacun son talent, sa passion, son savoir, dans le vin aussi. »
Visite du domaine, géré par un duo féminin
C’est Guillemette qui sous les yeux énamourés de sa maman a commenté la visite de la propriété, expliqué la différence de travail pour le vin blanc et le rouge, le ramassage des grappes strictement à la main comme l’impose le cahier des charges de la 1re AOC de France, celle de Châteauneuf, créée il y a pile 90 ans, en 1936, à partir de 13 cépages possibles. « Cela donne au vigneron, comme au peintre ou au cuisinier, le choix des assemblages, des couleurs de la palette, les ingrédients de la recette pour composer un magnifique vin ou un repas gastronomique. Pourquoi on élève telle cuvée pendant tant de mois, dans du bois, de l’inox, du béton, une amphore ou du verre. « Chaque contenant sublime le goût du vin, sa finesse, son élégance, sa subtilité. »
En tout, 1 million d’euros a été investi dans le 1er chai, 3,5 millions dans la cave. « Elle est de couleur bleu, comme le ciel de Provence et les yeux dans la famille » a souri Isabel Ferrando. « ici nous sommes 17 à travailler à l’année, une équipe diverse en âge, formation, provenance, mais nous sommes à parité femme-homme et nous partageons surtout la même passion, la même volonté. Nous vendons 50% de nos vins en France, l’autre moitié dans 27 pays. Nous sommes très fiers d’avoir des bouteilles à la Maison Blanche à Washington grâce au Président Obama, nous en avons aussi dans du Palais de l’Elysée depuis François Hollande et ça continue avec le Président Macron. »
Trésor de guerre de Saint-Préfert, un espace discret à température et humidité constantes, dans lequel sont stockés les plus anciens millésimes, de l’or en bouteille ou en jéroboam. Notamment, ‘La Cuvée F 600’, qui correspond à la toute 1re parcelle de Saint-Préfert, du cinsault dont les pieds ont été plantés en 1928. Ces bouteilles sont non seulement les plus anciennes mais les plus chères, 600€. Et certains amateurs se les arrachent. « D’ailleurs nous les proposons parfois pour des ventes aux enchères caritatives aux Etats-Unis et comme les tableaux de maîtres, elles atteignent des sommes folles. »
Un secteur avec des difficultés
Après la visite commentée, place à d’autres questions autour d’un verre de blanc, il a été question de la Loi Evin et de ses conséquences sur la consommation d’alcool. Et des problèmes de recrutement de main d’oeuvre en période de vendanges, surtout quand elles sont précoces et débutent en plein mois d’août. « Ici, nous avons besoin d’une quarantaine de saisonniers, et ça a été la croix et la bannière pour les trouver », commente Isabel Ferrando, soutenue par toutes ses homologues vigneronnes. La législation française est complexe, un labyrinthe de normes, injonctions, interdictions qui se contredisent. « Certes nous nous devons de recevoir ces hommes et femmes dignement, les déclarer, leur donner les moyens de se restaurer, de s’hydrater correctement surtout par temps de canicule, de vérifier leur identité, d’assurer leur sécurité, d’afficher les recommandations, de les payer correctement selon des barèmes précis, de leur proposer de bonnes conditions de travail, de les doter en seaux, sécateurs, hottes, chaussures ou bottes de sécurité. Eux se chargent des gants, chapeaux ou casquettes. Mais nous n’avons pas forcément la place de les faire dormir sur place », explique Isabel Ferrando. Quelqu’un commentera, non sans humour : « On ne va quand même pas leur demander de venir avec leur tracteur ou leur machine à vendanger livrée sur un porte-char… » Sur toute cette règlementation parfois kafkaïenne, la ministre a promis, avant de repartir pour Paris, de s’enquérir sur les liens entre employeur et employé et d’apporter au plus vite des réponses claires.
Depuis qu’elle déboulé dans ce monde qu’elle ne connaissait pas, la viticulture, Isabel Ferrando a su avancer à la vitesse grand V . Notée 100/100 par le critique américain Robert Parker au début de sa carrière, elle a depuis fait la une de la Revue du Vin de France, qui l’a qualifiée de « Papesse de Châteauneuf-du-Pape » et à Noël dernier avec sa fille, elle a fait la couverture du Wine Spectator qui publie 3 millions d’exemplaires papier dans le monde entier, sans parler du digital…
Après cette visite ministérielle, what else ? Jusqu’où va-t-elle aller ? Elle dont le vin est classé dans le Top 10 mondial. Elle qui n’est pas née dans une famille vigneronne mais qui y est venue par passion et par goût, souhaite simplement laisser une trace, écrire l’histoire du Domaine de Saint-Préfert avant de passer la main à sa fille. D’ailleurs, des américains lui ont proposé de faire un film sur elle, c’est dire. En attendant, elle va sans doute retracer par écrit le roman de sa vie, pour inspirer d’autres femmes à aller jusqu’au bout de leur rêve, suivre leur bonne étoile. Comme ‘Stella ducit’ (L’étoile nous guide) qui est le nom d’une de ses cuvées…
























































